gruyeresuisse

15/11/2018

Les "prières" de Marion Tampon-Lajarriette

Tampon.jpgMarion Tampon-Lajarriette, "Eventide", Galerie Laurence Bernard, Genève du 17 novembre au 21 décembre 2018.

Marion Tampon-Lajarriette interroge le méta-langage des images afin de comprendre leur charge implicite dont elles sont porteuses en chaque société. Reprenant le technique du cyanotype pour son empreinte bleue crée par l’exposition au soleil d’une solution chimique, elle propose des "marées du soir" ("Eventide") au moment où le jour prend une sorte d'évanescence. Celle-ci devient tactile d'autant que la créatrice met l’accent sur les mains qui "font" nos gestes du quotidien.

Tampon 2.jpgSur des pages nues d’un cahier de croquis, ces mains reproduites deviennent vaporeuses et mystérieuses. Elles rameutent de l'invisible. La vidéo Hot Marble et la sculpture Echo renforcent ce jeu de caresses indicibles. Une sidération est réitérée mais en effluve. Les jeux de mains ne font pas celui du vilain : ils caressent nos regards étonnés d'un mouvement presque endormi d'où jaillit un tropisme particulier.

Tampon 3.jpgL'artiste crée de l’exactitude infixable porteuse de fiction donc de vérité. Il s’agit toujours de faire surgir du réel à inscrire dans une fable voire en faire le personnage d’une intrigue. Soudain l’émotion entre en jeu, s’y retrouve une épaisseur étrange. S’y reconnait aussi ce qui est absent et soustrait au moment même de la présence. L’œuvre réserve donc une dimension mystique au sein même du réel. Refusant toute trivialité et selon plusieurs systèmes de création l’artiste engouffre dans l’aire de l’impalpable mais dont l’antre de la chair est le corollaire ou la racine. L’affect n’est donc pas stigmatisé. Toutefois, au lieu de suppurer, il acquiert une dimension d'élévation en fragments d’éternité.

Jean-Paul Gavard-Perret

14/11/2018

Hopper au féminin : Hannah Starkey

Starkey 3.jpgDepuis le milieu des années 1990, la photographe nord-irlandaise Hannah Starkey travaille le sens du féminin à travers sa pratique de la photographie couleur. Les femmes jouent donc un rôle capital. L'artiste leur propose de devenir des partenaires - qu'elles soient amies, actrices ou anonymes rencontrées in situ. L'artiste crée un mixage entre le naturel et la sophistication comme Hopper sut le faire en peinture.

Starkey 2.jpgHannah Starkey soigne le cadre, la composition, les couleurs et la lumière pour créer des suites d'attente et de suspense en ses narrations poétiques et mystérieuses. Sensible à la lutte des femmes qu'elle connut à Belfast pendant la guerre civile des années 70 elle a vécu la violence de ce conflit dans une société patriarcale. Depuis l'artiste s'est apaisée et cultive une pratique de promeneuse et offre un contrepoint à une vision féministe radicale.

Starkey.jpgSe fondant sur les langages et les techniques de nombreux genres photographiques mais aussi picturaux, cinématographiques elle devient la poétesse expressionniste de la rue, du commerce, de la mode et des espaces afin d'explorer le pouvoir et la vulnérabilité des femmes. Elle s'interroge sur ce que veut dire appartenir à un tel genre en un univers qui demeure encore largement fait pour les hommes et par eux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hannah Starkey, "Hannah Starkey 1997-2017", Mack, Londres, 2018, 40 £, 45 E

13/11/2018

Perrine Le Querrec : fol asile

Le Querrec.jpgPerrine Le Querrec déstabilise les schémas de la représentation de l'asile. Sa manière de casser les portes posent comme racines deux questions : qui enferme-t-on et comment ? Inspirée par une nombreuse documentation et des lectures idoïnes, la poétesse réinvente un fol asile avec l'aide de la plasticienne Alexandra Sand.

Sans renier un tel lieu dans son essence, l'artiste le recompose, le réincarne et le déplace. En cette approche, comme souvent chez l'auteur, le document et l'archive sont importants. Mais à l'amoncellement l'auteur préfère ici diverses entrées allusives. Elles permettent de comprendre l'ensemble des cinq posters de Sand.

Le Querrecx 2.jpgPerrine Le Querrec fait pénétrer ses propres émotions en un périple initiatique. Le voyage de ce qui est considéré comme nocturne prend une autre nature. Aux couloirs arides font place des traversées du désir que la normalité estime obviée. Il s'agit de franchir le mystère des lisières et de s’engouffrer dans un espace qui n'est plus considéré comme exil ou abattoir mais abri et protection face à un dehors où la folie n'est pas forcément moindre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Perrine Le Querrec, « La Construction », coll. Varia, art & fiction, 2018, Lausanne, 45 E.