gruyeresuisse

04/05/2013

Marie-José Burki : les hantises polymorphes

 

 

 

Marie-José Burki, « Au jour le jour », Galerie  Blancpain Art contemporain, Genève, du 2 mai au 29 juin 2013.

 

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Dans ses photographies et ses installations Marie-José Burki  refuse de donner tout à voir. Soit ses prises  se focalisent sur des portions partielles du sujet  « normalement » visible, soit elles servent à détourner ce qui devrait se laisser « prendre ». C’est là accorder une liberté du regard. Mais cette approche « déceptive »  permet d’explorer un entre-monde étrange où individus, objets, formes évoluent au sein de narrations intempestives. Elle peuvent sembler étranges au cœur même du quotidien d’où elles proviennent. En  absence d’inhibition, de peur, de préjugés l’artiste demande à celles et ceux qui regardent ses œuvres le même abandon. Des êtres surgissent souvent comme dédoublés et comme s’ils étaient à la recherche de leur partie manquante voire de leur identité.

 

La créatrice originaire de Biel extériorise des émotions  par tout un système de réseaux, de lacis, d’entrelacements. Elle prouve qu’il existe des éléments vitaux dont on ne sait pas à quoi ils ressemblent mais auxquels elle donne corps et présence. A la recherche de « pièces manquantes » et à l’inverse par effacement d’éléments trop identifiables elle fait surgir ce qui jusque là n’avait pas encore de formes conscientes. L’important n’est plus qui sont les personnes ou les lieux mais ce qu’ils deviennent.  Par exemple un morceau de corps apparaît de manière inattendue ou sous forme de puzzle. Cela crée une impression de sensualité mais aussi d’énigme visuel. La femme est autant un symbole de la virginité que d’érotisme discret. Marie-José Burki fait donc pénétrer un monde de l’ambiguïté perversement polymorphe ouverte aux interprétations.

 

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Tout concourt à excepter l’évidence directe pour d’autres « figures » plus denses et  expressives.  La « corporéité » surgit en un schème d’immanence, de dispersion, de concentration, d’énergie constitutive de ce qui a priori échappe à la forme en tant que totalité identitaire. Cela permet l’épanouissement d’un phénomène de pollinisation visuelle. Le corps n’est plus vécu comme structure unitaire et fermée. Il ouvre au vertige de la pure possibilité loin de toute trivialité physique. Marie José Burki « se contente » de parcourir des labyrinthes de l’être, ouvre ses galeries, des passages inconnus, des raccourcis oubliés, des chemins ignorés. Les franchir permet de progresser vers l’identité dans ce qui tient d’un champ de forces et d’un théâtre magnétique.

 

J-Paul Gavard-Perret

03/05/2013

La face cachée du directeur et créateur du MAMCO

 

 Christian Bernard, « Petite Forme », Editions Sitaudis, Vallauris, 2012, 64 pages, 12 E.

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En posant la question « La poésie a-t-elle encore / un avenir radieux (….) /ou sera-t-elle le dépotoir / de nos déconvenues ? » le directeur du Mamco répond de manière circonstanciée dans une série de petits livrets. Il les a distribue de manière amicale et pudique à un cercle d’amateurs. Les plus récents portent le nom de « Lettres »  (numérotées chronologiquement). Elles sont éditées hors commerce par « Walden n press – Trémas » à Genève.

 

Pierre Le Pillouer a eu l’excellente idée d’ouvrir sa maison d’édition en reprenant certains de ces textes épars. Il a donc rassemblé cinquante sonnets de l’auteur. Des sonnets libres et iconoclastes à travers lesquels l’auteur devient ce qu’il dit lui-même à propos de John Armleder : « adepte de l’attente et de l’adoption du contingent ».

 

Ces poèmes d’allures disparates ont de fait un air de famille. Le sérieux y rivalise avec l’humour, le factuel et l’éphémère avec une pérennité de fond (er de forme).  L’essence poétique  reste aussi discrète que subtile. Tout semble saisi - rythmes volubiles et resserrés  et pieds désinvoltes - de manière simple et comme à l’état naissant.

 

Rien pourtant de plus difficile que la simplicité en art comme en poésie. Mais Christian Bernard ne se laisse jamais englué dans la grisaille de réminiscence. Il va l’amble dans un territoire inédit. Il devient un parfait irrégulier de la langue, de la métrique et de la versification qu’il bouscule avec discrétion.

 

La pensée poétique s’y invente. Chaque texte se métamorphose en un espace de cillement. Tout y reste calme, ouvert, drôle et grave, déconstruits mais tenus. Tout est mis en tension aux antipodes des tentations régressives de trop de corpus. L’œuvre est donc minutieusement agencée hors pathos et dans un art subtil de l’esquive.

 

Christian Bernard n’est dupe de rien. Ni de lui, ni des autres, ni des lieux de pouvoir. Dans ses textes concis et bref le temps peut s’étirer  comme un chewing-gum ou s’effilocher au standing « des ovations télécommandées ». En surgit au sein de la farce sociale une durée dont à force

« Aucune langue ne sucera

plus les orteils ne lèchera

son clitoris. Les petits fours ramollissent

sur leur napperon de papier ».

Il y a là toute la cruauté et le sarcasme allusifs de celui qui devient notre nouveau fabuliste.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Sarah Hildebrand : L'inconnue dans la maison.

 

Sarah-Hildebrand.pngSarah Hildebrand, « Chez soi », textes et dessins, 96 pages, coll. « Re : Pacific », éditions art&fiction, Lausanne, 2012.

Sarah Hildebrand, « Lieux délaissés », textes de Jessica Backhaus et Klara Tuszynski, 80 pages, Français-allemand,  Kehrer Verlag, 2013

 

 

 

Comme chacun Sarah Hilldebrand ignore l’issue de son propre mystère. Mais en magicienne des mots, des traces et des images elle trouve comme recours à sa connaissance la pénétration et l’évocation de lieux inconnus ou délaissés. Ils deviennent sa demeure chaque fois réinventée. Surgit dans sa poésie en écriture, dessins  et photographies un espace de tension. Sarah Hildebrand prend paradoxalement l’initiative d’authentiques confidences. Elle ne camoufle rien mais son projet est à l’opposée d’une exhibition directe d’elle-même.

 

Comme chez Sophie Calle - mais sans stratégie voyeuriste - la recherche du lieu porte vers quelque chose de trouble et de troublant. Celle qui rêve « sur un tas de feuille morte de se sentir chez soi » a quitté son lieu d’origine (Genève) pour retrouver sa propre intimité à travers les décors anonymes, délaissés. L'histoire de l'œuvre est donc l'histoire d'une accession à soi par l'intermédiaire de l'autre. La recherche y acquiert un sens particulier : l’intime y est regardé à l’envers et s’écrit par défaut. Etant de la sorte à l’extérieur d’elle-même, Sarah Hildebrand n’a jamais autant été à l’intérieur de son propre espace et de son intimité. Mais sans en dévoiler le secret.

 

j-paul gavard-perret