gruyeresuisse

28/12/2020

Les arbres de vie de Yehudit Sasportas

Saporta 3.jpgTenter de s'approcher de l'œuvre de Yehudit Sasportas revient à glisser dans les images faussement naïves et premières où remonte une histoire faite de failles mais aussi de présence obstinée. Une telle figuration fait deviner l'annonce  d’un éden toujours possible : elle désigne et dessine néanmoins l'écart qui nous en sépare. L'arbre  devient la sentinelle des songes ; il engage à la course folle du lièvre et de la tortue. Quelque chose nous dépasse à l'épreuve du temps.

 
Saporta 2.jpgAutour des arbres puissants louvoie une forme de discrète volupté drapée de noir. L’artiste crée ainsi des abîmes par le compact et le fragment, elle fomente la dispersion et l’ordre pour maintenir le mystère de ce qu’il en est de la vie  symbolisée par les "corps" des arbres dans lesquels jaillissent un dynamisme énorme et un sentiment de mystère. Ils ouvrent à d’autres niveaux de réalité un peu à la manière des mystiques qui savent que pour atteindre un certain degré de concentration mentale il faut parvenir à devenir disponible avec une conscience déjà préparée à de telles présences.
 
Saporta.jpgRestent  donc  un seuil d’égarement, une errance car en un tel jeu de formes surgissent des équivalences existentielles de ce qui n’est que montré mais qui nous échappe. La fixation devient un déplacement dans la forêt des songes.  Yehudit Sasportas par ses oeuvres au noir touche une présence primale pour échauffer l'âme. Soudain la conversion est possible à qui veut faire l’effort de plonger dans de tels miroirs. Un ineffable parle et - qui-sait ? - nous caresse un peu. C’est pourquoi ces images suggèrent un grand "désordre" sauvage  qui demande  à "l’imagination morte d’imaginer encore" (Beckett).
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Yehudit Sasportas, "Liquid Desert", Sommer Gallery, Tel-Aviv

27/12/2020

Jean de Breyne : les cris de l'écrit

Breyne.pngDans ces photographies de graffiti un grand défoulement fonctionne parfois même vers des excès   linguistiques mélodramatiques dont une certaine anthropophagie fait partie. Les éléments phrastiques  grouillent et s'inversent : il suffit de prendre une poule et de dévisser une ampoule pour remplacer la seconde par la première et c'est ainsi que les graffiteurs font leur show moins ludique qu'il n'y paraît.

Ceux qui sont sans paroles la retrouvent et au besoin la  tordent dans  la célébration d'un souffle qui sort de poumons à la "sauce goudron". La chair et ses émotions sont cul par dessus tête dans de tels mots de rue. Aucun dogme du réel ne peut plus tenir la route et ça beugle de partout.
 
Breyne 2.jpgCela carbure, usine vers la déliquescence. Mais cet Apocalypse est presque une fête. Les êtres tombés se relèvent sauf si un alligator de la paix - tel un pangolin - les terrasse. Quelques fragments épars d'espérance pointent. Et cela ne ressemble jamais à une vue de l'esprit digne des imbéciles. Jean de Breyne ne retient que ce qui cyanure les idées reçues. Ces ruades de rue font que tout bascule. Et au delà de nos marches plus ou moins forcées le livre donne  le temps de savourer  de telles visions purgatives et poétiques.
 
Jean-Paul Gavard-Perret.
 

Jean de Breyne, "Phrases de la rue", Photographies, préface de Michèle Aquien, L'Ollave, 128 p., 2020.

25/12/2020

Thomas Vinau : le cave se rebiffe

Vinau.jpgThomas Vinau nous laisse glisser dans une douce jouissance farcesque là où pourtant la dimension de catastrophe est loin d'être ectoplasmique.  Le sombre héros du livre n'a rien de dionysiaque  et c'est peut dire. Il vit ce qu'il estime ses derniers temps selon des spéculations hasardeuses mais  tout autant possible  depuis l'abîme de sa cave et de ses souvenirs. 

 Vinau 2.pngNéanmoins Thomas Vinau ne cherche pas à instiller chez le lecteur la peur que son sombre héros éprouve. Il préfère s'amuser, étonner, troubler et faire rire dans cette parodie qui mêle l'apocalypse  pour demain (au plus tard) et la difficulté de se réchauffer "les arpions". 

Vinau 3.jpgN'est-ce pas,  en se préoccupant d'eux - qu'ils aient les ongles incarnés ou non -, le moyen de déminer une situation paroxysmique et faire qu'en une fiesta loufoque se pratiquent des gestes barrières aussi vains qu'inutiles  ? Thomas Vinau en ses spéculations romanesques propose donc les aventures autour d'une cave-chambre dignes d'un Xavier de Maistre - en plus fantaisiste : ici  le cave se rebiffe. Enfin presque.

Jean-Paul Gavard-Perret

Thomas Vinau, "Fin de saison", Gallimard, Paris, 2020, 192 pages, 16 €.