gruyeresuisse

02/02/2020

Phrase - phases sans emphase ni anaphore : Gilbert Bourson

Bourson.pngLe temps dresse entre nous et les œuvres du passé une manière de les couler dans un bronze qui n'est pas forcément le bon. Et, en pensant au travail sur la langue de Guyotat (et implicitement de Joyce), Bourson a relu l'épopée grecque qui écrit-il "implique le sexe dans le bordel conflictuel de l'histoire". Tout se joue en effet "autour du cul d'Hélène". Mais la charge érotique du récit premier fut jadis effacée au profit de conflits politiques. Manière de cacher non seulement les seins qu'on ne saurait voir mais aussi les turpitudes des réservoirs de pulsions et de domination auxquelles la politique et la guerre tiennent lieu de cache-sexe.

Bourson 2.pngEn une seule phrase qui débute avant les premiers mots de texte et va se poursuivre après son terme provisoire, Gilbert Bourson illustre combien sous le joug guerrier se déploie le noeud sexuel que les termes polémologiques et militaires maquillent. Ce livre est donc celui de la chair en tous ses états - fruit vert ou pourriture. Il est celui des métaphores et des nouvelles métamorphoses que l'auteur accorde au récit primitif.

Bourson 3.jpgDans cette longue phrase - qui semble dénoter le titre même de "phases" - le point d’appui reste introuvable mais il "tient" par la somme du corpus et son mouvement des corps. Celui d'Ulysse et les autres jusqu'au "bouillant Ajax chanté par Offenbach". Tous attendent que quelqu’un vienne les rejoindre dans les boucles de leurs barbes. Sous prétexte de guerre ils rêvent de pouvoir basculer celles ou ceux qu’ils aiment à l’intérieur d'eux-mêmes. Ou en dehors. Preuve que l'histoire d'amour n'a pas de fin. Elle dépasse le temps d'où la nécessité des récits mythiques dont ce texte indique des "Phases".

Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Bourson, "Phases", préface de Philippe Thireau, coll. "Tinbad - Chant" Tinbad éditions, Paris, 2020, 80 p., 13 E.

 

01/02/2020

Les bains "amniotiques" de Chloé Delarue

Tafaa bon.jpgChloé Delarue, "TAFAA The Century of the Snitch",Villa du Parc, Annemasse, du 8 février au 9 mars 2020

Chloé Delarue vit et travaille en Suisse. Elle est diplômée de la Villa Arson (Nice) et de la HEAD (Genève) . Elle a réalisé de nombreuses expositions personnelles ces dernières années, à Zürich, Berlin, Bruxelles et Nevers. A la Villa du Parc elle propose nouvelle occurrence de TAFAA (Toward A Fully Automated Appearance). Sous cet acronyme elle développe une recherche plastique en un .ensemble dense et immersif, "où s’hybrident des résidus techniques contaminés par une muqueuse organique, TAFAA agit comme un biotope évoluant de manière générative au fil des expositions" précise l'artiste. L'oeuvre échappe à toutes les écoles et genres. L'art prend un statut singulier où l’adhésion devient assez ambigüe. Il casse quelque peu tout happy end par trop attendu de même que les limites de la création.

Tafaa bon 2.jpgUn tel environnement physique est fondé et mis en mouvements par des évolutions lentes et des énergies apparemment de basse intensité. En émergent les effets des changements en cours de notre sensibilité et de nos rapports au réel par des technologies dont les développements et migrations sont de plus en plus multiples, puissantes et autonomes. L'artiste crée un univers anxiogène dont la temporalité est floue : se réalise en temps réel un futur qui serait déjà passé mais qui se répète dans ce TAFAA qui "apparaît comme un territoire parallèle, clandestin, espace tangible mais paradoxalement incertain". Toute une transgression est là pour montrer "du" réel d'après mais déjà là de toujours mais indicible. Tout est montré sans aucun prosélytisme et rien n'est figé.

Jean-Paul Gavard-Perret

31/01/2020

Camille Saint-Jacques, Eric Suchère : inutile, vous avez dit inutile ?

Suchere.jpgNi funambules ou prestidigitateurs, ni centristes de l'art, Suchère et Saint-Jacques revisitent un certain nombre de dogmes donnés pour acquis dont ceux qui, peu sensibles à la notion d'oeuvres majeures ont fait le lit d'une populisme plasticien. Les deux auteurs obligent à plonger dans l’histoire de l’art de manière pertinente et non à coup d’historiettes.

S'ils mettent des limites à la notion de chef d'oeuvre tel qu'il est entendu jusque là, ils n'ouvrent pas pour autant toute grande la porte aux mouvements qui revendiquent « le rien le peu, le pas grand-chose » comme valeurs en soi ou absolues. Revenant au "chef d'oeuvre inconnu" de Balzac ils réhabilitent bien des données pour apprécier le mystère que cache cette notion.

Mais accéder à l'acmé artistique n'est pas simple rappellent les essayistes pour qui une telle motivation n'est néanmoins pas la seule. De plus ils évoquent les conditions qui permettent à une création d'être porteuse sinon de "beau" (mot désormais aussi honni que celui de chef d'oeuvre) du moins de sens. Face à la frénésie de blabla dont le monde artistique et critique est friand ils proposent une profondeur d'analyse pour scruter ce qui se passe par effet de surface et faire le tri entre ce qui "tient" et ce qui ne produit qu'une jouissance aussi immédiate que superfétatoire. Si bien que les étiquettes - même celle de chef d'oeuvre - n'engagent qu'elles-mêmes. Le livre en libère. 

Jean-Paul Gavard-Perret

Camille Saint-Jacques, Eric Suchère, "Le Chef d'oeuvre inutile", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 2020, 138 p., 20 E.