gruyeresuisse

24/05/2013

L'exubérante complicité d'un feu qui soulève : Frédéric Post

 

frederic_post_anonymous.jpgFréderic Post, « Anonymous engravings on ectasy pills », Boabooks, Genève, 570 pages

 

Fréderic Post est le type même de l’artiste hors norme très influencé par la scène alternative. Généralement son travail tourne autour de la musique en tant que vecteur de mouvements asociaux et contre-culturels. Son but est de mettre en exergue les codes de reconnaissance et d’expression d’une jeunesse déjantée qui cultive le goût de l’extrême

Avec  « Anonymous engravings on ectasy pills » Fréderic Post se concentre sur la collectes de dessins et pictogrammes créés sous l’effet de l’ecstasy  Il y a paradoxalement là nulle image, nul mot à proprement parler : juste des vignettes de passe. Elles ont l’épaisseur de lame qui se retire. L’ivresse chimique défroquée va l’amble dans la nuit noire sur les bancs d’arrières-mondes.

Entre le blanc et le noir le voyage s’ouvre et se claquemure. Un trouble de la vue strie le monde du négoce et perfore la plus-value des logotypes de  ses marques. Chaque pictogramme est un corps négatif, c’est l’araignée, c’est le rat qui ronge la maille des images et des mots pour une autre légende et une nouvelle inscription. 

Post fait saillir les affres de seuils. Il n’y a plus de leurre mais le trou  que les capteurs  chimiques tels des crocs provoquent pour l’équarrissage mental nécessaire à une vision centrifuge. Et chaque signe n’interrompt jamais sa filiation de poussière sauvage ou d’ange. Il relance, réactive une énergie disloquante contre la blancheur qui la récuse. 

L'artiste ouvre à la profondeur des formes les plus simples ; des gouttes d’encre crapuleuses, des rituels techno. Il  en  réunit la somme, en fait le décompte (511 inscriptions) et le commentaire. Chaque vignette descend de l’éclat et en même temps s’y tient. Insistance, reprise, dissonance.  Mots et dessins  foudroient en interloquant. La réverbération quasi sonore attise le parfum des fumées équivoques, assourdit le sens, accroit l’illisibilité de leur charge. 

Surpris par l’ecstasy nous sommes cependant bien vivants quoiqu’on pense. Post permet en plus de découvrir des petites révoltes d’un monde parallèle et souterrain. Dans ses logos minimalistes des voyages particuliers ont lieu selon une perspective des plus postmodernes. Au moment où le monde occidental s’embourbe dans la crise, le créateur  permet donc de s’enfoncer en un univers où Mickey flirte avec Bouddha. Le tout dans un perpétuel « summer of love ». Sa strate temporelle s’étend  même  aux quatre saisons. Mais on l’aura compris elles n’ont rien de romantiques et vivaldiennes. La techno reste à tous les étages 12 mois sur 12.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

21/05/2013

Durations lausannoises d'Eliane Gervasoni

gervasoni 5.jpgGervasoni 1.jpg

Eliane Gervasoni , « Serials Compositions », Estampes contemporaines et paysage sonore avec le Phonograph de Oliver Rubli & Mauren Brodbeck / Compactlab, ESF Art+Design, Place St. François, Lausanne, jusqu’au 5 juillet 2013.

 

Fidèle à sa conception des images Eliane Gervasoni propose à travers ses estampes des grilles de lecture. Elles ouvrent le monde jusqu’à le voir intérieurement dans des scènes qui pour certains sans doute ressembleront à un théâtre du manque. Pourtant le monde entier est bien là. Il est appelé à l’intérieur  de telles estampes qui renverse la perception. L’imaginaire la creuse. C’est comme un coup de vide porté dans l’effet miroir. L’image devient une trajectoire géométrique de la pensée et un chemin de réinterprétation du réel.

 Née à Bâle, la Lausannoise d’adoption est passée maître dans la gravure, de l’estampe et leurs techniques connexes : encres, fusain, carborundum, pointe sèche, collagraphie, collages, photo-stencils, etc. En 2006, elle s’éloigna des techniques de gravure traditionnelles et  se concentra sur des processus expérimentaux en détournant (entre autres)  des pièces industrielles de leur fonction originelle. Plus récemment encore elle travaille les gaufrages et les multiples, le dessin et la photographie (entre autres de lieux publics  de passage, d’attente et d’absence.

Son travail « Serial Composition » est d’une perfection rare dans ses effets de répétitions et de variations comme dans leur facture. Le temps et l’espace prennent une coloration particulière et quasiment magique par les effets optiques. Estampes et gaufrages appellent : un renversement du temps. Et la musique qui double l’exposition est déjà sensible dans les « durations » - pour reprendre un terme du musicien minimaliste Morton Feldman - que l’artiste propose. Les géométries construites en séquences dans «Ffields of light »  prouvent autant la liberté de l’artiste que son intransigeance. Quant à l’installation « 204-211 Sunrise Lane, PA 19118,  » elle en devient l’image « à l’envers ». Elle se réfère le plus explicitement à l’œuvre de l’architecture américaine d’habitations de banlieue. L’artiste en transcrit graphiquement les éléments de base.

gervasoni 6.jpgUn « vrai » monde semble surgir en des suites de « suspens ». Elles se déclinent en niant tout superflu. Le jeu des lignes et leur mono couleur ouvrent des passages, des lisières à franchir comme si chaque œuvre était non une grille mais une porte. Chacune appelle l’élan. Sous l’apparente absence de monde surgissent un son caché et une présence jusque là invisible. Il s’agit d’archétypes particuliers aussi éloigné du rupestre que du symbolisme. Surgit une avancée vers un futur.

Eliane Gervasoni ne lui donne pas forcément de sens mais lui ouvre une voie à l’intérieur du visible, de l’audible. Elle offre en conséquence une ouverture pour un voyage intérieur, un passage secret propre à l’éclosion d’un mystère dont l’artiste se garde de donner la clé. Si bien que chaque estompe désigne l’inconnu : toute la matière et  tout l’univers y sont suspendus comme au-dessus du vide.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/05/2013

Not Vital : le déplacement vers la peinture

Not 3.jpg A 19 ans Not Vital décida d’être sculpteur. Il avait (dit-il)  tout autant imaginé de devenir cultivateur de rizières, avocat ou assassin. Mais l’art lui offrait bien plus de liberté.  Il est donc devenu  un plasticien alchimiste. Il ose les mixages de matériaux les plus improbables : métal, plastique, fibre de verre, thé, charbon, restes ou peaux d’animaux, savon, etc.. Tout se métamorphosé au sein d’une quête de la sublimation. Depuis peu - à avoir son arrivée en Chine dans le Caochangdi (district de Pékin ) où il a installé un de ses nombreux ateliers  -  le natif de l’Engadine a étendu sa pratique à la peinture.

Depuis 2009 il  propose des  autoportraits et des portraits de ses proches tels que son maître de Tai Chi , ses assistants et ses amis. Sa palette est des plus spartiates. Elle est, à l’origine,  le fruit d’une contingence : « je suis rentré avec mon assistant dans un magasins de peintures, j’ai acheté deux toiles, deux tube de peinture ‘un de couleur ivoire, l’autre couleur titane) et deux brosses. L’après-midi même j’ai réalisé mes deux premiers portraits : ceux de mon assistant Li Gao devant une montagne grise ».. Depuis ces premiers essais les toiles  de Not Vital se composent toujours de blanc, de noir et de gris. De telles couleurs donnent à ses peintures l’impression  d’images prises sous rayons X. Les montant sur des structures de bois et de verre épais l’artiste leur ajoute une qualité sculpturale : elles  se transforment en objets en 3 dimensions.

Not_Vital.jpg

 Une telle  approche n’est donc pas un virage mais plutôt une poursuite selon d’autres moyens de sa recherche même si elle ouvre un nouveau chapitre dans son existence vagabonde. Après la Suisse et l’Europe, l’artiste a déjà exploré l’Amérique du nord, l’Amérique du Sud (il a une île qui porte son nom au Chili) et l’Afrique. Pour Not Vital peindre est comme gravir une montagne afin d’en atteindre le sommet. Il existe différentes voies pour y parvenir. Mais dans cette ascension la lumière, les formes, les couleurs changent constamment et parfois « le brouillard recouvre tout » dit l’artiste. C’est pourquoi il se contente de peindre ce qui en dépasse en face de lui. Cela - ajoute-t-il - est « mieux que rien » . Il aurait même été capable de se contenter de moins comme le prouve ses suites de visages énigmatiques. Ils semblent extraits des limbes.

Celui qui aime « déplacer les montagnes » de son Engadine natale répond une nouvelle fois à ce que Nietzsche demande à la peinture « l’ivresse de la grande volonté qui se fait art ». Ses créations picturales sont propres à défier la pesanteur selon une voie nouvelle. Renonçant pour un temps à la puissance de l’architecture, l’artiste pour cette quête entre émergence et effacement parvient à exhumer des images  primitives et sourdes. Preuve que celui dont la lecture de chevet est « Le Maître des échecs » réussit là une superbe diagonale du fou.

Jean-Paul Gavard-Perret.