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14/11/2018

Hopper au féminin : Hannah Starkey

Starkey 3.jpgDepuis le milieu des années 1990, la photographe nord-irlandaise Hannah Starkey travaille le sens du féminin à travers sa pratique de la photographie couleur. Les femmes jouent donc un rôle capital. L'artiste leur propose de devenir des partenaires - qu'elles soient amies, actrices ou anonymes rencontrées in situ. L'artiste crée un mixage entre le naturel et la sophistication comme Hopper sut le faire en peinture.

Starkey 2.jpgHannah Starkey soigne le cadre, la composition, les couleurs et la lumière pour créer des suites d'attente et de suspense en ses narrations poétiques et mystérieuses. Sensible à la lutte des femmes qu'elle connut à Belfast pendant la guerre civile des années 70 elle a vécu la violence de ce conflit dans une société patriarcale. Depuis l'artiste s'est apaisée et cultive une pratique de promeneuse et offre un contrepoint à une vision féministe radicale.

Starkey.jpgSe fondant sur les langages et les techniques de nombreux genres photographiques mais aussi picturaux, cinématographiques elle devient la poétesse expressionniste de la rue, du commerce, de la mode et des espaces afin d'explorer le pouvoir et la vulnérabilité des femmes. Elle s'interroge sur ce que veut dire appartenir à un tel genre en un univers qui demeure encore largement fait pour les hommes et par eux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hannah Starkey, "Hannah Starkey 1997-2017", Mack, Londres, 2018, 40 £, 45 E

12/11/2018

Rankin : femmes sans influences

Rankin 3.jpgC’est au début des années 90 que Rankin se fait remarquer au sein du néo swinging London : il réalise à la manière de David Bailey des portraits de la jeunesse musicale londonienne. Il participe à une série sur les clubs pour les teenagers intitulée «Blow up». L’artiste saisit une mode qui i- issue des années 60 - est reprise par les grands couturiers britanniques comme par les fouineurs désargentés pratiquant des braderies du samedi.

Rankin.jpgCelui qui a toujours voulu diriger le système de la mode à travers les photos qu’il en proposait a fait bouger les lignes en accomplissant progressivement un pas au-delà. Il s’est éloigné du contenant pour le « contenu » selon une démarche agressive, libertaire et propre à désenclaver une certaine idée de la femme et de la beauté.

Rankin bon.jpgElle n’est plus engluée ou empapaoutée dans des normes. Peu importe que les femmes soient âgées. Et pour faire concurrence aux photographes de mode du début des années 1990 il a produit des séries au cours de « séances concept » où le modèle sort des standards : « Ghost, Hungry?, Blouse de Big Girl, Sad Lad, Animal Fashion. L’artiste a donc réinventé toute une vision non seulement de la mode mais de la femme. Il ne pratique toujours avec son magazine « Hunger » dans lesquels toute image doit sortir du « cliché » et exister pour elle-même en affichant une liberté – qu’importe si elle peut choquer.

Jean-Paul Gavard-Perret

Rankin, « Unfashionable », Rizzoli, 2018

 

05/11/2018

L’art et non sa signature

Monnaie 2.jpgCamille Morineau lors de l’exposition transatlantique « Women House » (présentée à Paris puis à Washington) a créé une petite révolution passée inaperçue. Profitant de l’artisanat haut de gamme des ateliers de la Monnaie de Paris elle a renversé la donne de l’art. Généralement les expositions - fussent-elles collectives - sont accompagnées d’une déclinaison d’objets d’art signés. Or, pour cette exposition la médaille "Womenhouse" est anonyme.

Monnaie 3.jpgElle représente une maison pliable - symboles de l'exposition où les artistes femmes démontrent les limites d'un espace domestique lié au féminin - le masculin s'arrogeant son droit sur l'espace publique et son agora.. C'est vieux comme le monde et l'anonymisation volontaire souligne le statut de femmes. Cette volonté souligne aussi combien, et moins les hommes, leur ego se passe d'affichage.

Monnaie 4.jpgL'objet d'art lui-même propose un transfert significatif. Il change de "nature" en mettant en évidence le statut des femmes comme absentes au sein de l'Histoire. Anonyme il prouve que sa valeur est consubstantielle à lui et non à celui ou celle qui le signe et qui généralement lui donne sa valeur ajoutée.

Monnaie.jpgPlutôt que d'offrir une proposition étroite qui n'aurait mis en exergue qu'une des 39 artistes rassemblées (de Claude Cahun, Louise Bourgeois, Cindy Sherman pour les plus connues jusqu'à de jeunes créatrices comme Joana Vasconcelos, Isa Melsheimer ou des relectrices de l'histoire d'un art plus égalitaire (Birgit Jürgenssen, Heidi Bucher) cette proposition marque un pas important. Elle annonce le retour à un artisanat d'exception revalorisé et qui sublime le sens d'une telle exposition. Elle ouvre un champ qui jusque là ne dépendait que de la signature en tant que gage de qualité, valeur ou reconnaissance.

Jean-Paul Gavard-Perret