gruyeresuisse

11/05/2013

Abîmes de surfaces : entretien avec Claire Nicole

 

 

(réalisé avec l'artiste par Jean-Paul Gavard-Perret)

 

Claire Nicole 4.jpg

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?  La lumière. Les petits oiseaux. L'envie d'aller "gribouiller".

Que sont devenus vos rêves d’enfant ?  La vie est tantôt un rêve, tantôt un cauchemar et je suis dedans.

A quoi avez-vous renoncé ? Jusqu'à maintenant, je n'ai pas le sentiment d'avoir dû renoncer, mais bien d'avoir fait des choix entre des possibilités. J'ai toujours pris la direction qui me convenait sans que l'abandon d'une opportunité me soit apparu comme un renoncement.

D’où venez-vous ?   De là-bas !

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Rien: comme l'important est mon travail, je n'ai rien (ou tout !) plaqué. 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? Il faut être soi: c'est peut-être en cela qu'on est différent des autres. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un artiste actuellement ?

Où travaillez vous et comment ?  Dans mon atelier et jamais dans la nature, que j'adore pourtant et que j'utilise comme ressourcement. L'environnement est sans importance pour ma création, mais il me faut un lieu fermé, un espace clos où je dois être seule.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant ? Musique classique. Debussy: Pelléas et Mélisande; Schubert; voix diverses: lieder, opéras. Musique moderne et contemporaine: Hindemith, Janacek, Scelsi. Mais par-dessus tout le silence. A ce sujet, je ne résiste pas au plaisir de citer Philippe Muray, dans Essais, éd. Les Belles lettres, Paris, 2010, page 1157: "On n'entend plus les Voix du Silence. L a voix de harpie de la Culture les a remplacées. Mais nul ne peut tenir Malraux pour responsable de la métamorphose funeste de ce qu'il appelait, lui, culture, en instrument de contrôle et de domestication de cette modernité à laquelle rien ni personne, désormais, ne doit plus échapper.  "Pourquoi l'art à l'hôpital ? Parce qu'il n'y a aucune raison que le territoire des biens culturels et intellectuels soit interrompu", expliquait récemment un de ces innombrables coordinateurs, agents de proximité, médiateurs, clowns-médecins, membres de milices poétiques, musiciens compassionnels, rénovateurs des sensibilités, thérapeutes de rues et autres organisateurs de carnavals de chevet que la Culture enfante à jet continu".

Claire Nicole.jpg

Quel est le livre que vous aimez relire ? "La Porte de Soseki", "La Solitude des nombres premiers" de Paolo Giordano.

Quelles taches ménagères vous rebutent le plus ? Toutes !.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Giotto, Le Greco, Piero de la Francesca, Tanguy, Henry Moore, Diebenkorn et tant d'autres.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Encore 50 ans comme ça !

Que défendez-vous ? La liberté tout court et la liberté d'expression. 

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Moins par moins égale plus !

Et celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?".  Absurde et parfait.

 

 

 

09/05/2013

Giacometti : bandes et sarabandes

 

 

Alberto Giacometti, Dessin, Texte de Louis Clayeux Editions Galerie  Claude Bernard, Paris, 162 pages, 20 Euros.

Alberto Giacometti « Espace tête figure », Musée de Grenoble du 9 mars au 9 juin 2013.

 

 Giacometti.jpg

 

Dans toute son œuvre Giacometti chérit ceux qui ne sont déjà plus vraiment dans l’espace. Ils trouvent parfois une chaise  pour se poser en sentant que leur histoire moins que de finir n’avait – tout compte fait – jamais commencé. Les visages restent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art se mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée par le trait de cendre et de graphite comme dans le bronze et le plâtre peint. en noir.

 

 

 

Pour Giacometti la couleur vive ou aquarelle est une aliénation déterminée par des réactions émotives. Elle reste sans efficacité réelle pour l’esprit à travers ses sarabandes qui nient le dessin. Pour Giacometti toutes les possibilités nouvelles des impressionnistes ont été trahies par la griffe de la pure sensation coloriste. Seul le dessin impose son mode d’être tandis que  la couleur  reste avide de ce qu’il recouvre et censure.

 

 

 

A l’occasion de l’exposition à Grenoble d’un ensemble exceptionnel de dessins, bronze, huiles, plâtre peints et – quelques mois avant - d’un livre d’une rare qualité publié avec un texte de Louis Clayeux, Giacometti prouve s’il en était encore besoin - que sous le sculpteur s’érige un dessinateur et un peintre de génie. Le noir y projette la lumière au sein d’un nombre restreint de formes pour les faire varier dans un espace suspendu et figé. Entre figuration et défiguration surgit une dynamique de vibration sombre et première.

 

 

 

Par delà la pulsion scopique est donc atteinte  la conscience primitive d’un monde perçu dans son noyau.Tandis que la sculpture de Giacometti touche l’ineffable et l’essentiel, sa peinture devient une prise de vision d’un champ intérieur à travers l’opacité d’une matière plus  fluide et fragile. Sa dilution à la térébenthine permet le mariage des formes dans une lumière d’effacement. Les visages  deviennent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art s’y  mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée.

 

 

 

Quant au dessin, libre et savant dans ses apparences d’ébauches il reste inflexible tel un roseau qui ne peut rompre.Le spectateur y entame un dialogue silencieux avec lui-même. Mais il fait tout autant l’expérience vécue de l’angoisse ou du calme à travers la présence « pure» de portraits exceptionnels dans leur figuration quasi abstraite. Plus que contours les cercles et les verticales structurent les volumes comme le prouvent les visages de James Lord ou de Teriade. Perdus dans la forêt de leurs songes. L’artiste semble  les ouvrir à une dimension métaphysique : loin de toute psychologisation  ils deviennent des rêveurs insomniaques et pénitents. On comprend alors pourquoi pour Artaud comme pour Beckett Giacometti fut un maître. Le seul peut-être.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08/05/2013

Alexandre Loye : habiter le monde

 

Alexandre Loye, 9 gravures, Art&fiction, Lausanne.

 Loye 2.jpg

Né en 1972 en Valais, Alexandre Loye diplômé de l’École Supérieure d’Arts Visuels de Genève vit et travaille à Lausanne. Il a notamment exposé à la Galerie Grande Fontaine de Sion, à la Galerie Rosa Turetsky (Genève), à la galerie Le Cube (Estevayer-le-Lac). Il a publié aux éditions Art & Fiction un livre à quatre mains avec le peintre Yves Berger (« L’Araignée jaune ») et a créé une version graphique du « Makar pris de soute » de l’écrivain russe Andreï Platonov. Sa peinture et ses dessins sont figuratifs mais d’une manière particulière. En surgit un univers aussi familier (le bord de ville où il habite) que sobrement fantastique et riche d’un imaginaire acéré. Le jeune artiste voit non seulement ce qu’il a devant les yeux mais en deçà : «  j’ai à l’esprit une image des immeubles que j’ai laissés dans mon dos. Je vois mon balcon resté derrière moi. Voir, c’est aussi penser, et je ne peux me contenter d’une fenêtre sur un paysage immobile. Je veux peindre l’horizon qui ondule au rythme de ma marche, la verticalité de l’arbre qui s’écarte pour me laisser passer » écrit l’artiste.

 loye.jpg

Sensations et émotions quittent la ville pour être charpentées dans l’atelier. De telles images posent la question du sens des choses et des paroles. Selon Alexandre Loye les immeubles, les routes deviennent des signes et des « mots ». Dans ses dessins il les laisse tels quels.  Dans ses peintures ils subissent des métamorphoses, prennent une autre consistance afin de s’adresser autant à l’animus qu’à l’anima, à l’esprit qu’à la sensation. Dès lors la figuration traduit le ressenti d’un monde que sans l’artiste on ne percevrait pas forcément. Parfois, écrit-il, «  c'est en pelant des patates que ça m'apparaît: quelques éléments essentiels d'une image possible ». Surgissent alors des mutations longuement fomentées avant que l’image éclate. De manière ironique ou non : mais toujours poétiquement déplacée. Preuve que l’artiste a raison lorsqu’il affirme  « Faire pousser de la peinture, c'est comme faire pousser des salades». Mais la peinture nourrit plus longtemps car son empreinte est durable. Elle permet d’atteindre un horizon où l’imaginaire et le réel se rejoignent. Soudain l’araignée qui est dans la tête de tout créateur se retrouve en jaune clair sur l'aire bitumée d’un quai de la gare de Lausanne. Alexandre Loye reste donc l’artiste bien trop méconnu qui parle la vie à travers ses œuvres sereines et drôles, pudiques et habitée. Oui c’est bien là le mot clé. La peinture est là habiter le monde un peu mieux afin d’y avancer. Même quand il pleut.

loye 3.jpg

 

Jean-Paul Gavard-Perret

11:36 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)