gruyeresuisse

08/11/2016

Sous le strass : Hadley Hudson

 

Hudson 4.jpgHadley Hudson, “Persona, Models at Home”, Texte de Michael Gross, 2016, Hatje Cantz verlag, Berlin, 2016

 

 

 

Hudson.jpgHadley Hudson cultive une passion particulière pour les modèles masculins ou féminins de la mode. Elle les photographie non « on stage » mais dans l’intimité de leurs intérieurs à Londres, Paris, New-York, Vienne, Berlin, Zurich. Influencée par le concept cher à C. G. Jung de “Persona” elle montre comment joue l’être et son masque chez des vedettes (ou en espoir d’accéder à ce statut) à peine adultes et déjà réduits à de simples images.

Hudson 3.jpgLe livre (qui rassemble ce qui fut d’abord un reportage pour Die Zeit) devient une manière de monter le dessous des cartes de l’industrie du luxe et de sa piétaille la plus voyante. La photographe propose une embrasure : elle fait moins spectacle qu’elle interroge le regard. Et ce parfois de manière impitoyable. Hadley Hudson crée ce qui dans le visible fait trou et demeure caché. L’artiste ne juge pas : mais ce qui se voit dans ses images n’est plus les porte-manteaux de la mode mais. dans un expressionnisme particulier cette « persona ». Elle perce loin des effets « cintres ».

Hudson 2.jpgExiste l’off-scène. Il est à la fois un voyage dans le palimpseste de la photographie et une approche vers l’intériorité des silhouettes fantomatiques. Le cliché crée la mise en abyme d’une autre histoire, d’autres désirs - voire d’un vide. Le mutisme du modèle soumis au culte de la monstration orthonormée est remplacé par le cri sourd ou abasourdi. Celles et ceux qui sont saisis dans d’autres filets acquièrent un statut concret, vivant, et non plus « figuré ».

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

30/10/2016

Amazing Amazonie : Yann Gross

Yann Gross.jpgYann Gross, « The Jungle Show II », Centre Culturel Suisse de Paris, du 4 Novembre au 4 Décembre 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

Yann Gross 2.jpgL’exposition propose les images d’un périple de cinq ans de Yann Gross à travers l’Amazonie. Plus précisément le long du fleuve Amazone et de ses divers affluents sur les traces d’un conquistador espagnol, Francisco de Orellana de la Colombie au Pérou, du Brésil à l’Équateur. Photos et films illustrent (et bien plus) loin de la seule production d’un reportage, la cohabitation entre tradition et modernité. Ils proposent une réflexion sur la notion de progrès sans tomber dans la mythologie de l’altérité, la quête de l’exotisme ou la croyance « engagée » qu’il existerait dans cette zone une société primitive à sauver.

Yann Gross 3.jpgLe tableau dressé est sans faux-fuyants, dénué de romantisme. Autour de zones de bateaux accrochés au bord du fleuve et de ses affluents jaillit une vie bien différente de ce qui est souvent donné à voir en dilution. Espaces aménagés, prairies artificielles, lotissements préfabriqués grèvent un lieu qui désormais est intégré à la mondialisation galopante. Une fois entrée dans la brèche de l’immense forêt, elle repousse la nature et l’identité locale qui peu à peu se réduisent à une peau de chagrin.

Yann Gross 4.jpgLes portraits prouvent comment deux mondes se rejoignent : une femme nue devenue sex-symbol s’expose en portant un masque de jaguar (entité mythique du Pérou). Un ancien chaman est portier de l’église évangélique de son village, une gagnante d’un concours de beauté illustre la chute de l’Amazonie dans un baroque qui n’a plus rien de typique. Mais Yann Gross se contente astucieusement d’ouvrir les archives du temps et de l’esprit des lieux en perpétuel mouvement.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/10/2016

Les visions d’Aymeric Vergnon-d'Alançon

 

Abrigeon 2.jpgAymeric Vergnon-d'Alançon, « Gnose & Gnose & Gnose », coll. Re:Pacific, art&fiction, 2016, 200 p., CHF 37 / € 25


Aux marges de l’image, aux confins drôles ou mélancoliques de leur effacement là où « la vie se retire de l’écran », Le Surgün photo club est devenu pour Aymeric Vergnon-d’Alençon un « paysage » grevé d’intervalles et d’absences. Le statut de l’image en est bouleversé mais elle demeure ce que l’auteur en dit : « une forme de révélation. L'espérance qu'à travers ces expérimentations un lieu - une terre promise- puisse être donné. »

Abrigeon.jpgLe Surgün photo club fut en effet une belle expérimentation « divinatoire » fondée par des exilés qui pensaient trouver grâce aux photographies et ses modifications une manière de combler leur manque. Un ordre du cosmos ou de son au-delà était en cours. Et ce par tout un travail de relevage du voile de l’image afin de trouver ce qui se cache derrière : le monde pour les adeptes du Club ou le néant pour Beckett. Face à ce mystère, Aymeric Vergnon-d'Alançon est passé de l’enquête filée à une vision poétique. L’histoire du club y est recomposée en l’inventant au besoin. Manière de prouver que tout créateur - s’il hérite de visions et d’images portées sur des réalités inexplorées, des paysages ineffables, des croyances lourdes parfois de suspicion - peut non seulement les transmettre mais les réinventer. Du passeur d’image au voyant il n’y a qu’un pas, que les adeptes du club reprenaient à leurs mains de manière aussi inspirée qu’instinctive.

Abrigeon 3.jpgQuant à Aymeric Vergnon-d'Alançon, liant l’image au texte, cultivant les interstices, son dispositif livresque prouve qu’entre réalité et fable, le vrai et le faux font bon ménage. Le borgne y avance un œil bandé sans que l’on puisse toujours savoir si l’œil caché est le bon... Mais qu’importe : l’image en ce livre reste un rite. Il permet l’approche d’une puissance inaccessible et incompréhensible. Un seul mot d’ordre est donné par le présent gnomique recréé par l’auteur « imagination morte (ou non) imaginez encore ». L’extase est à ce prix.

Jean-Paul Gavard-Perret