gruyeresuisse

27/05/2013

Zaech : le peintre et ses pernicieux modèles

 

 

 

Giovanni Carmine, Zaech. The Crossing”, Art&fiction, Lausanne, , 48 pages, CHF 24, € 20, 2013

 

Zaec 1.jpgAvec Zaech la femme égérie n’est plus l’infirmière impeccable de nos identités. « Araignée » ou mante religieuse aux multiples « pattes » -  elle travaille le mâle là où son imagination tente d'imaginer encore. La peau féminine comme la toile s’imposent : on croit les reconnaître, s’y reconnaître. Mais de tels écrans immolent, plongent dans l’impasse dont nous ne sommes pas ou jamais sortis. Chez Zaech l’image et la femme ne sauvent pas, ne sauvent plus. L’une et l’autre deviennent  les portes infernales où nous ne cessons de frapper avant la nuit. Elles restent pourtant  l’autre que nous ne pouvons oublier. C’est pourquoi l’artiste en  multiplie les membres et les organes. Néanmoins la femme-déesse en des dédoublements ne se trouve pas privée de son érotisme naturel. Son corps  reste séduisant : il nourrit en nous quelque chose de l'ordre d'une chair ou d'un sang que l'on ne connaît pas encore.

 

Fidèle à sa progression  vers de plus en plus de drôlerie mais tout autant  de mystère le peintre Stéphane Zaech tient pour dogme le mépris des contraintes naturalistes. Pour lui la femme est le parangon de l'humain. Le mâle n’est qu’un animal, il ne vit que par elle.  Pour autant le peintre la traite de manière qui pourrait sembler irrévérencieuse. Il n'hésite pas à multiplier ses bras et ses jambes. Mais ce pour une raison apparemment idolâtre : au milieu des chevalets, des pinceaux, des châssis, seules les femmes peignent. Elles deviennent les portraits sublimés de l’artiste lui-même. Qui donc en effet sinon La Femme pour illustrer les beaux-arts et magnifier la passion pour la peinture ?

 

Zaech 2.jpgL'artiste et ses jouvencelles faussement ingénues réduisent la peau de la psyché à une guenille, une  Vanité, un suaire. Surgit soudain le trépas de l’image reflet pour l’apparition d’une autre image plus naïve et sourde dont la femme "plurielle" est le symbole. "The Crossing" devient en conséquence la matière de notre perdition. Nous y poursuivons malgré nous le fantôme d'une histoire où nous sommes exclus tant la femme prend des allures de déités païennes - mais déités tout de même. Zaech ne cherche donc pas à nous sauver. Il a bien mieux à faire : se moquer de celui qui venait chercher dans l'image ce qu'il ne peut trouver mais qui lui remonte sans cesse à la tête.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

14:47 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

24/05/2013

L'exubérante complicité d'un feu qui soulève : Frédéric Post

 

frederic_post_anonymous.jpgFréderic Post, « Anonymous engravings on ectasy pills », Boabooks, Genève, 570 pages

 

Fréderic Post est le type même de l’artiste hors norme très influencé par la scène alternative. Généralement son travail tourne autour de la musique en tant que vecteur de mouvements asociaux et contre-culturels. Son but est de mettre en exergue les codes de reconnaissance et d’expression d’une jeunesse déjantée qui cultive le goût de l’extrême

Avec  « Anonymous engravings on ectasy pills » Fréderic Post se concentre sur la collectes de dessins et pictogrammes créés sous l’effet de l’ecstasy  Il y a paradoxalement là nulle image, nul mot à proprement parler : juste des vignettes de passe. Elles ont l’épaisseur de lame qui se retire. L’ivresse chimique défroquée va l’amble dans la nuit noire sur les bancs d’arrières-mondes.

Entre le blanc et le noir le voyage s’ouvre et se claquemure. Un trouble de la vue strie le monde du négoce et perfore la plus-value des logotypes de  ses marques. Chaque pictogramme est un corps négatif, c’est l’araignée, c’est le rat qui ronge la maille des images et des mots pour une autre légende et une nouvelle inscription. 

Post fait saillir les affres de seuils. Il n’y a plus de leurre mais le trou  que les capteurs  chimiques tels des crocs provoquent pour l’équarrissage mental nécessaire à une vision centrifuge. Et chaque signe n’interrompt jamais sa filiation de poussière sauvage ou d’ange. Il relance, réactive une énergie disloquante contre la blancheur qui la récuse. 

L'artiste ouvre à la profondeur des formes les plus simples ; des gouttes d’encre crapuleuses, des rituels techno. Il  en  réunit la somme, en fait le décompte (511 inscriptions) et le commentaire. Chaque vignette descend de l’éclat et en même temps s’y tient. Insistance, reprise, dissonance.  Mots et dessins  foudroient en interloquant. La réverbération quasi sonore attise le parfum des fumées équivoques, assourdit le sens, accroit l’illisibilité de leur charge. 

Surpris par l’ecstasy nous sommes cependant bien vivants quoiqu’on pense. Post permet en plus de découvrir des petites révoltes d’un monde parallèle et souterrain. Dans ses logos minimalistes des voyages particuliers ont lieu selon une perspective des plus postmodernes. Au moment où le monde occidental s’embourbe dans la crise, le créateur  permet donc de s’enfoncer en un univers où Mickey flirte avec Bouddha. Le tout dans un perpétuel « summer of love ». Sa strate temporelle s’étend  même  aux quatre saisons. Mais on l’aura compris elles n’ont rien de romantiques et vivaldiennes. La techno reste à tous les étages 12 mois sur 12.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

21/05/2013

Durations lausannoises d'Eliane Gervasoni

gervasoni 5.jpgGervasoni 1.jpg

Eliane Gervasoni , « Serials Compositions », Estampes contemporaines et paysage sonore avec le Phonograph de Oliver Rubli & Mauren Brodbeck / Compactlab, ESF Art+Design, Place St. François, Lausanne, jusqu’au 5 juillet 2013.

 

Fidèle à sa conception des images Eliane Gervasoni propose à travers ses estampes des grilles de lecture. Elles ouvrent le monde jusqu’à le voir intérieurement dans des scènes qui pour certains sans doute ressembleront à un théâtre du manque. Pourtant le monde entier est bien là. Il est appelé à l’intérieur  de telles estampes qui renverse la perception. L’imaginaire la creuse. C’est comme un coup de vide porté dans l’effet miroir. L’image devient une trajectoire géométrique de la pensée et un chemin de réinterprétation du réel.

 Née à Bâle, la Lausannoise d’adoption est passée maître dans la gravure, de l’estampe et leurs techniques connexes : encres, fusain, carborundum, pointe sèche, collagraphie, collages, photo-stencils, etc. En 2006, elle s’éloigna des techniques de gravure traditionnelles et  se concentra sur des processus expérimentaux en détournant (entre autres)  des pièces industrielles de leur fonction originelle. Plus récemment encore elle travaille les gaufrages et les multiples, le dessin et la photographie (entre autres de lieux publics  de passage, d’attente et d’absence.

Son travail « Serial Composition » est d’une perfection rare dans ses effets de répétitions et de variations comme dans leur facture. Le temps et l’espace prennent une coloration particulière et quasiment magique par les effets optiques. Estampes et gaufrages appellent : un renversement du temps. Et la musique qui double l’exposition est déjà sensible dans les « durations » - pour reprendre un terme du musicien minimaliste Morton Feldman - que l’artiste propose. Les géométries construites en séquences dans «Ffields of light »  prouvent autant la liberté de l’artiste que son intransigeance. Quant à l’installation « 204-211 Sunrise Lane, PA 19118,  » elle en devient l’image « à l’envers ». Elle se réfère le plus explicitement à l’œuvre de l’architecture américaine d’habitations de banlieue. L’artiste en transcrit graphiquement les éléments de base.

gervasoni 6.jpgUn « vrai » monde semble surgir en des suites de « suspens ». Elles se déclinent en niant tout superflu. Le jeu des lignes et leur mono couleur ouvrent des passages, des lisières à franchir comme si chaque œuvre était non une grille mais une porte. Chacune appelle l’élan. Sous l’apparente absence de monde surgissent un son caché et une présence jusque là invisible. Il s’agit d’archétypes particuliers aussi éloigné du rupestre que du symbolisme. Surgit une avancée vers un futur.

Eliane Gervasoni ne lui donne pas forcément de sens mais lui ouvre une voie à l’intérieur du visible, de l’audible. Elle offre en conséquence une ouverture pour un voyage intérieur, un passage secret propre à l’éclosion d’un mystère dont l’artiste se garde de donner la clé. Si bien que chaque estompe désigne l’inconnu : toute la matière et  tout l’univers y sont suspendus comme au-dessus du vide.

 

Jean-Paul Gavard-Perret