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17/04/2014

Les obsessions de Hans Schärer - accords et à cris

 

 

Scharer 1.jpgHans Scharër, « Aquarelles érotiques », 25 avril au 13 juillet 2014, Centre Culturel Suisse, Paris

 


Peintre autodidacte, Hans Schärer (1927-1997) vit à Paris entre 1949 et 1956. Remarqué par Jean-Christophe Ammann, il participe à une première exposition au Kunstmuseum de Lucerne en 1969 et trouve enfin une reconnaissance. En 1981, ses œuvres sont présentées à la Biennale de São Paulo, et en 1982, le Aargauer Kunsthaus organise sa première rétrospective. La Biennale de Venise 2013 a largement participé à la redécouverte de celui qu’on associe trop vite à l’art brut.

 

Scharer 3.pngSes aquarelles érotiques sont  réalisées principalement dans les années 1970. Elles constituent une part importante de son œuvre. Les femmes y apparaissent voluptueuses, dominatrices et l’homme esclave de son désir.  Les silhouettes légères (par la magie de l’aquarelle) restent fortes en couleurs. Elles ont parfois entre leurs doigts un peu de plumes,  un peu d’oiseau (un drôle d’oiseau)),  un peu de sang. Si bien que les hommes ont du mal à  arriver à leurs chevilles. Ces gorgones, méduses, Jocastes terrorisantes, bombes explosives  sont effrontées. Elles dictent, lascives, à l’homme son parcours. Au sein de leurs métamorphoses opérées par Schärer elles possèdent une manière implicite d’activer la trique pour faire avancer l’âne masculin.  Elles restent néanmoins pour lui des variétés de fleurs qui guérissent de tout.  Mais dans leur chair de brebis aux diverses couleurs se niche le diable au féminin et ses obscures traînées de poudre.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : elles ouvrent à l’extase du vide. Mais après tout qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous.  Restent à ces fleurs nées de l’espace de la peinture les ondées de grâce que l’artiste leur accorde.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10/04/2014

Marco Costantini dans la maison de l’être d’Emily Dickinson

 

 

 

 

Constantini.jpgMarco Costantini, « A House For E.D. »,  Textes : Marco Costantini, Federica Martini. Photographies ; Tonatiuh Ambrosetti, Nicolas Delaroche, Daniela Droz, David Gagnebin-de Bons, Roberto Greco et Shannon Guerrico, 208 pages, NEAR, art&fiction publications, Lausanne, 2014, CHF 34   E 29

 

 

 

 

 

Celle qui n’eut de cesse d’espérer l’envol, l’évasion jusqu’à pousser ce cri simple « Aller au ciel »  et ne connut que les prisons intérieures en dépit d’un amour de sa terre   trouve dans Marco Costantini un admirateur actif. Il met ses connaissances sur les représentations et les usages du corps dans les différentes pratiques artistiques  contemporaines (de la photographie et la peinture au design et à la mode)  au service de la poétesse en organisant un hommage particulier. L’historien théoricien de l’art et commissaire d’exposition propose de manière métaphorique la reconstitution de  la maison d’Amherst (avec laquelle la poétesse entra en symbiose) à partir  du corpus de ses 1775 poèmes de la poétesse - qui selon Claire Malroux sont « un gouffre constellé d’étoiles dont chacune d’elle est comptée ».

Le livre (et l’exposition qui la jouxte)  mettent en images les thèmes-clés de l’œuvre à travers les oeuvres demandées aux artistes appelés par Costantini.  Elles sortent à vif « l’âme » de celle qui  n’a cessé de se battre - partagée entre son besoin de respirer et son souffle coupé. Avide d’éternité elle demeura toujours fixé à sa maison de l'être dans un désir (masochiste ?) de perdre et d’être perdue. Toutefois et contrairement à beaucoup d’exégèses le maître de cérémonie n’a pas privilégié cette seule thématique.

Constantini 2.jpgTout Dickinson n’est en effet pas toute dans ce côté le plus noir de l’œuvre.  "A house for E. D."  ouvre la vie serrée, étriquée de l’auteure et la dégage de ses liens figés avec  elle-même et ses proches. Celle qui ne trouva de répit que dans « l’expérience condensée » de la poésie - ce cadavre exquis de sa vie où elle put faire preuve d’une indépendance psychique et intellectuelle qu’on lui refusa et qu’elle se refusa -  reçoit avec ce livre le plus pertinent des hommages. Sublimant les lieux de la poétesse plutôt que de les illustrer, les textes et images réunis en proposent une symbolique puissante car discrète, allusive, intelligente. Il arrive ainsi qu'un livre touché d’une grâce inventive parvient à réaliser ce que les gloses n'atteignent jamais.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

31/03/2014

Thomas Julier autour des lieux

 

 

 

Julier 2.pngThomas Julier, RaebervonStenglin, Zurich.

 

 

 

 

Thomas Julier - principalement à travers la photographie et la vidéo - renvoie une image décalée du réel en divers types de syncopes rythmiques, colorées et par effet de laps et d’ellipses. Mouvantes ou fixes, digitales ou analogues les images ont pour but de traiter et de modifier la lumière « réelle » par différents bains de couleurs ou décadrages. Des œuvres  récentes du Zurichois  (Dawn in the Basement, Crowd, Detroit in Berlin / Colour-Wheel and Optical Apparatus) incorporent des travaux précédents comme matériaux (en les modifiant) des nouvelles œuvres. Surgit une poétique des formes et des lumières à mi-chemin entre artificialité et effet de réalité. Des plateaux de clubbing, des plates-formes de médias numériques et les dessins d'architecture  alimentent l’œuvre en tant que machines de vie contemporaine. Exemptes d'humanité elles retrouvent une fulgurance plastique.

 

 Julier.jpg

 

Cérébralité et sensualité se marquent chez l'artiste de protocoles lexicographiques afin - et paradoxalement - de faire descendre la mentalisation du côté du corps à travers un morcellement, un amoncellement et surtout un puzzle  de sensations-réflexions qui touche au quotidien et sa critique aussi radicale qu’ironique.  L’image est soumise à un double procès : celui des choix à faire au sein de la "relation" au réel et celui des suites à établir entre ses éléments qui constituent la vie de tous les jours. Plus que de rechercher une forme d'équilibre Thomas Julier capte des disjonctions paradoxalement « inclusives ». Elles deviennent une sélection d'éléments significatifs : visions fugitives, approche du factuel et de l'immémorial. Chacune d’elles annonce une occlusion sur la variable du temps afin de faire surgir - entre l'émerveillement et la blessure - une ouverture « maritime » pour un embarquement immédiat vers l'inconnu.

 

 

 

J-P Gavard-Perret