gruyeresuisse

01/03/2018

Eve Beaurepaire : panique à bord

Beaurepaire.jpgEve Beaurepaire ne cherche pas à donner à l’art des habits éblouissants. Ceux-là ne sont fait que pour des cérémonies funestes qui sentent le sapin ou le caveau. La discipline de l’artiste est plus radicale et vivifiante. Elle tient de la prédation des images admises et des idées reçues au service d’un certain ordre que la plasticienne refuse.

Beaurepaire 2.jpgL’art devient donc échancrure mais il ne faut surtout pas mépriser une telle façon de l’envisager et de le dévisager. Exit les parures. Il s'agit de tout montrer et surtout ce qui semble un rien afin que de l'image jaillisse une force ou un souffle. Le trajet visuel trouve une voie aussi radicale que poétique. Preuve que le degré de dignité de l'art n'est pas toujours où certains magister l'ont placé. En croyant proposer des éruptions volcaniques ils laissent un champ couvert de cendres.

Beaurepaire 3.jpgLa créatrice ne s’emplit pas les mains de cire mais ne méprise aucune manière d’envisager l’art. Elle avance sans clôture ni balise, ose raccourcir, allonger, explorer les marges, bref corriger les tirs qui font raisonner des bravos futiles. Dans Kraken elle préfère ouvrir les marges et ignorer les colonnades. La vie redouble en une telle activité. Celle-ci n’a rien d’obséquieuse : elle contraint à un autre regard et une autre emprise pour laisser resplendir l’inconnu par un travail volontairement déceptif mais actif. La vieille dépendance d’esclaves des images fait place à ce qui pour certains tient d’un manque panique.

Jean-Paul Gavard-Perret

Eve Beaurepaire et Benoît Aubard, "Kraken", Shuttle 19, du 10 au 23 mars 2018.

Yves Debraine : artistes suisses en transit à New-York

Debraine 2.jpgLe Chelsea Hotel est un hôtel mythique de New York. Tous les artistes de passage dans la Grosse Pomme y sont descendus, Beatles compris. Yves Debraine y allait régulièrement lors de ses passages dans la ville et il y photographiait ces amis artistes : les suisses Jean Tinguely, Daniel Spoerri entre autres.

 

 

Debraine bon.jpgCes beaux tirages en noir et blanc sont pour la plupart inédits. Pour la commémoration à Fribourg des 25 ans de la disparition de Tinguely, le fils du photographe avait retrouvé les images du l’artiste et son épouse Nicky de Saint Phalle au travail dans l’hôtel pour la préparation d’expositions à la galerie Alexandre Iolas puis au Jewish Museum. A l’époque le photographe testait un nouvel objectif « fisheye », un Nikon 7,5 mm. Les chambres ateliers et galeries du Chelsea Hotel devinrent le lieu d’expérimentation idéale pour cette focale très particulière capable de saisir à 180 ° l’espace fermé de manière circulaire. Mais il existe aussi des prises plus « normales » au 35 mm.

 

 

Debraine.jpgDe tels documents illustrent la création effervescente de la « Ruche » que constituait le Chelsea Hotel animé par le directeur Stanley Bard. Il apparaît ici au milieu d’œuvres données par les artistes désargentés pour payer leur séjour. Ces photographies n’ont pas été montrées lors de la commémoration Tinguely en 2016. Mais Caroline Schuster, directrice adjointe du Musée de Fribourg les a retenus pour la présente exposition montée en collaboration avec Luc Debraine. Elle s’accompagne d’un catalogue au format des grands magazines des années 1960 en hommage au travail du photographe discret et au service de ses modèles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Yves Debraine, « Chelsea Hotel New York 1965 », Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle, Musée d’art et d’histoire, Fribourg, du 23 février au 2 septembre 2018

28/02/2018

Les regards de Silvia Bächli

Bachli 3.jpgSilvia Bächli, « Arts lointains si proches dans le regard de Silvia Bächli », Musée Barbier-Mueller, Genève du 20 mars au 28 octobre 201.


Maîtresse du minimalisme, Silvia Bächli cultive aussi une forme non seulement de poésie manifeste mais d’un humour pour jouer avec le voyeur selon un retour à des visions primitives et nettes. L’artiste fait jouer ses propres œuvres avec celles des arts premiers qu’elle a choisies dans les réserves du musée. Se dévoile une zone d’éternité, une famine douce mais éclatante, une mélodie des profondeurs cachées. Rien ne résiste au regard et ce, qu’une porte soit ouverte ou fermée.

Bachli.jpgChaque œuvre dit la vraie vie et tisse bien des lignes. Le regard de Silvia franchit les lignes d’ambres sans imprécations, dégoûts ou vertiges frelatés mais pour des risques plus sûrs. Ici la vision se fait tactile, preuve que les dieux premiers ne sont pas morts. La créatrice les fait surgir à toute épreuve et sans désespoir de cause. Nul élan n’est noyé. Du cachot des crânes un feu perdure au sortir d’un toril de peau et d’os. Il brûle en un espace dégagé dans le pari fou d’une transcendance entrée en combustion.

Bachli 2.jpgDu plus lointain les regards et les œuvres émettent leur magnétisme, les masques fondent et des gouaches de l’artiste jaillit un monde qui quoique nous appartenant plus devient vivant pour donner chair aux remontées d’abîmes. En cette confrontation, l’art rappelle que les plus vieux rêves ne sont pas fait pour mourir : ils courent dans les œuvres dans "l’enfin là" d’un infini.

Jean-Paul Gavard-Perret