gruyeresuisse

05/03/2021

Isabelle Sbrissa l'exigeante

Sbrissa Bon.jpgIsabelle Sbrissa, "Tout tient tout", Héros Limite, Genève, 2021, 78 p., 14 E..

 
La Genevoise Isabelle Sbrissa après une période consacrée au théâtre puis à la dimension vocale de la poésie (entre autres à travers des performances et des formes de polyphonie), et tout en laissant toujours les sylphes au garage s'appuie désormais sur une poétique de l'espace et de l'espacement pour exprimer ce qui se voit du monde intérieur dépouillé mais tout autant nourri par une vision des paysages selon divers moments.
 
Sbrissa.jpgLes vers se brisent, les mots se segmentent, et ce pour  que les liens se desserrent. L'auteure sans quitter vraiment le sens  se laisse "pro / jeter" pour des interjections majeures. Mais haro sur l'affectif pontifiant. Allant dans la langue qui "in / carne ma / dense labili : té du sens", la poétesse crée une diffusion où tout ce qui se passe (même le temps) prélude à une activité en déficit. A savoir un usage de la langue qui parlant moins dit plus. Entreprendre de telles coupes sombres qui aèrent le discours demande ce que l'auteure possède : à la fois une inspiration, une technique et une culture. De cette dernière l'auteure ne fait jamais état.
 
Sbrissa 2.jpg"Bistournant" les châssis de la versification et de logos, compactant des poèmes en proses aux fractions incisives selon une narration où rien n'a lieu que le lieu, Isabelle Sbrissa évite tout pathos. La mâchoire animale et maternelle (mais en rien maternante) - plutôt que de ressasser du discours - brouillonne dans le  vivant. D'où l'importance d'une telle œuvre et d'une telle auteure. Elle déshabite ses miroirs pour redevenir elle-même par une écriture aussi sobre que puissante.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

04/03/2021

Andrea Wolfensberger : la nature a horreur du vide

Wofensberger.jpgAndrea Wolfensberger, "Naturstudien", Gisèle Linder, Bâle, du  20 mars au17 mai 2021
 
Andrea Wolfensberger est à sa manière une paysagiste créatrice d’un régime figural particulier. De plongée en plongée, d'émergence en émergence elle crée de multiples manières des "objets" mais aussi une conceptualisation  qui, par une économie de moyens,propose la poésie d'un monde jusque-là insaisissable.
 
Wolf 2.jpegQuittant tout souci de narration,  Andrea Wolfensberger recrée le lien du matériel et du spirituel par la mise en jeu d'une idiosyncrasie d'une sorte de conceptualisme romantique décalé là où la dématérialisation de l'art est liée aux phénomènes matériels et bien sûr au paysage lui-même et la beauté qui prennent ici une nouvelle dimension. Surgissent des structures complexes du mouvement  dans par exemple  des stèles en cire ou une bulle de savon dans laquelle se reflète le paysage environnant. L'artiste reprend donc un mouvement majeur de l'art : arrêter le temps, capturer l'instant en un moyen de les fixer sous forme d’objets dans l’espace - sculptures ondoyantes en plâtre ou en carton ondulé.
 
Wolf.jpgL'image - rôdeuse et fille perdue -  recouvre son fluide. Il n'y a plus qu'à se laisser entraîner là où une langue visuelle aussi poétique que sèche crée un spectacle  où la matière joue un rôle particulier. Le sensible est conceptualisé de manière à créer des montages. Leur pulsation bat la chamade sans mesure mais non sans syntaxe. Elle charrie tout un monde qui bouillonne sans fin.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

L'art de l'instant et les "revenentes"  Philippe Lipcare

Lipcae 4.jpgPhilippe Lipcare, "Inframince et hyperlié", art&fiction, Lausanne, 2021, 14,80 CHF, 182 p.

 
Les textes de ce volume ont été écrits entre 2006 et 2009  pour un blog que l'auteur alimentait sous un nom d'emprunt par souci de liberté (pour pouvoir préserver ses articles au sujet d’amis peintres "du soupçon de complaisance") mais aussi parce qu'un tel choix  lui offrait "un notable supplément de plaisir du texte".
 
lipcare.jpgCette compilation analyse des peintures d’époques variables sous deux aspects :  les images dont Lipcare parle ont été déchiffrées par un auteur précédent. Le premier propose  une version alternative.  Ce qui l'intéresse n'est pas l’image en elle-même mais sous le rapport d’une lecture où l'auteur pressent un angle mort, un élément refoulé, un masque qui éveille l'attention de l'auteur. C'est ce qu'il propose par exemple avec les "Deux dames vénitiennes de Vittore Carpaccio" revisitées au prisme de la lecture d’Édouard Dorl et l'oeuvre de Valentin Carron, à partir d’un texte de Patrick Vincent.
 
lipcare 3.jpgMais par ailleurs il n’est question partout et dans diverses formes que de disparition. Dans les images dont parle l'auteur il existe toujours "un point aveugle, une absence. Et après avoir rendu à Georges Pérec  ce qu'il lui doit l'auteur analyse sur ce point et en plus des deux artistes cités des oeuvres de Francis Alÿs, Michael Rampa, Gerhard Richter, Stéphane Zaech, Charles Gleyre. Partout l'auteur souligne des invisibilisations, des occultations, des biais là ou néanmoins au sein de l'effacement de telles images restent des "revenentes".
 
lipcare2.jpgPreuve que l'art ne cesse non de continuer mais invente sa propre sur-vivance à travers diverses effets "désimageants" dans "la perte libre de la température constante de l’art de sang" pour atteindre une autre consistance. Et ce, en une "température de destruction d’intérieur" là où d'autres forces s'affrontent bien au-delà de la décoration ou de la représentation. Et le livre d'étendre son investigation en évoquant entre autres une sculpture qui fond pendant des semaines, la tête de Louis de Funès qui se dissipe dans la glace, un anneau invisible pour une vache absente. La disparition est donc un spectacle étrange, qu’on ne perçoit que lorsqu’il n’y a plus rien à voir mais donne accès à la sensation d’un temps inframince et hyperlié, suspendu et introuvable. Il définit ici l’art contemporain.
 
Jean-Paul Gavard-Perret