gruyeresuisse

21/07/2014

Magali Koenig l’image et son double

 

 

 

 

Koenig Magali.jpgIl y a du Jim Jarmusch dans la manière dont Magali Koenig saisit le réel en noir et blanc ou en couleurs et parfois dans une mise en abîme de l’image où un poste de télévision allumé troue le paysage telle une page incongrue sur une réalité qu’elle « exploite ». Bloquant par ses prises  l’image télévisuelle (qui par essence n'est faite que pour passer dans son royaume éphémère) l’artiste situe la photographie en un geste particulier. Cette présence propose du spectacle dans les paysages.  L'usine à rêves interfère au sein de la machine à rapporter du réel qu’est la photographie. La présence télévisuelle brouille donc les limites du monde visible.

 

 

 

Koenig magali 2.jpgCertes Magali Koenig n’est pas la première à interroger le statut de « fenêtre » de l’image. Mais grâce à elle, elle devient grille visuelle entre néoréalisme et onirisme de manière poétique par la structure même des oeuvres de la Vaudoise. Il existe là une coupure de l'espace dans le sens de la longueur. Il instruit toute une manipulation de l'espace entre horizontalité et verticalité là où le réel échappe au réel, l’image à l’image dans une déconstruction simple mais efficace. Celle-ci pousse à déchire des voiles par de multiples « accrocs ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

18/06/2014

Celui qui savait regarder : Jean Planque

 

 Planque.jpgCollectif, « Jean Planque en Provence – Un rêve exaucé, Editions La Dogana, Genève, 64 pages, 15 €.

 

 

 

Lausannois d’origine modeste Jean Planque restera comme un des regards les plus pénétrants de l’art du XXème siècle. Croyant dans la « peinture peinture » il a compris qu’en un tableau la frénésie de la couleur ne peut se passer de la passion de la structure et des formes. Elles donnent à une œuvre l’intensité la plus forte. Le Vaudois a donc retenu dans son époque l’art qu’il considéra comme un envol serti en la réalité par un travail charnel qui n’oublie jamais l’origine des choses. Ami de Bissière, Dubuffet, Picasso il a repéré plus qu’un autre les défauts d’élocutions plastiques des bègues, nazillards dont les  travaux zézaient.

 

Avant de devenir collectionneur il fut le conseiller majeur de la galerie Beyeler de Bâle. Ses choix ont largement contribué au succès du lieu. Depuis le début du millénaire sa collection a été présentée dans plusieurs musées européens. Elle permet de comprendre combien Jean Planque a aimé les peintres dont le geste est leur cicatrice et qui ayant atteint une limite ont réussi à la déplacer pour la fixer plus loin. C’est pourquoi une telle collection perdure : elle efface les pensées de néant.

 

Planque 2.jpgIl faut se laisser happer par elle et  ses œuvres aux couleurs tranchées parfois nocturnes parfois solaires, syncopées ou stratifiées de manière primitives ou sophistiquées. Passionné de l'œuvre de Cézanne, peintre lui-même, les choix de Planque sont commentés ici par des proches. En particulier Florian Rodari conservateur de sa collection. Pour celle-ci et afin de la mettre en évidence la Chapelle des Pénitents à Aix-en-Provence a été entièrement restaurée et aménagée. Une telle collection reste indispensable à qui veut se faire une idée d’un siècle majeur de l’art. Jean Planque en amateur plus qu’éclairé à travers ses points de vue et ses choix en a retenu la quintessence.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

09/06/2014

Jeanne-Salomé Rochat l’agitatrice

 

 

 

Rochat bon 2.jpgJeanne-Salomé est à l’image de « Sang bleu » (un des deux magazines  avec « Novembre » dont elle est dans les deux cas la directrice artistique) : alambiquée et canaille, « street-art » mais aussi chevillée à une culture dite « haute ». Son travail parle le corps sous toutes ses « coutures » à travers les métamorphoses et les mises en scène qu’en proposent non seulement les tatoueurs et les adeptes du body art mais des plasticiens plus généralistes comme des écrivains, poètes et philosophes. Roman et valaisan le magazine - démesuré par la taille (de plus de 500 pages) que les photos ou textes - est tout autant international et reconnu dans le monde entier. La créatrice conjugue la culture underground et main-street en passant au besoin par le fétichisme SM afin de montrer mais aussi de rêver l’esthétique du temps dont elle accepte tous les rhizomes. Plutôt que de rechercher des lignes de force elle propose l’éclatement et la pluralité des formes et des définitions. Le « sang bleu » n’est plus l’apanage d’une élite. Et « Novembre » propose de beaux étés La marginalité est revendiquée voir mise en exergue puisque il y a là la moyen de faire éclater les codes esthétiques mais aussi politiques et sociaux.

 

 

 

Rochat Bon.jpgBâtie selon une démarche régressive et déconstructive la pratique, expérimentale de la Lausannoise s’efforce de saisir avec précision les points extrêmes où il est encore possible d’inscrire des formes et des zones d’aberration. Jeanne-Salomé Rochat joue un rôle de "captrice" d’indéterminations jusqu’au point où l’image ne figure pas vraiment et où la narration se casse. Son travail ressemble à un miroir noir qui donne une vision particulière à nos psychés. Sous son aspect ludique le but d’un tel travail  est d’explorer l’espace des images quel qu’en soit la nature, leurs  systèmes de croisements et de brouillages jusqu’aux ratages, éclipses, déliés du lié, litanies somnambuliques, lacunes des lignes discursives d’imaginaires en fluctuation.  Jeanne-Salomé Rochat rend donc lisible divers types de ballets chromatiques qui sautent le pas du « pas ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret