gruyeresuisse

17/03/2020

Mari Sarai : femmes entre elles

Maris Sarai 3.jpgLe mot "Naked" signifie bien sûr "nu" en anglais mais pour Mari Sarai il permet de déplier l'intériorité de la femme. Bien que ce soit la première fois que l'artiste photographie des nu(e)s elle avait toujours voulu traduire la personnalité interne de ses modèles. Elle a donc décidé de sauter le pas en proposant à ses mannequins une telle perspective.

Mari Sarai 2.jpgLors de ses séances de shooting les réactions ont varié selon  qui n'étaient pas des modèles professionnelles. Et c'était la première fois qu'elle se trouvait dénudées devant l'appareil. Beaucoup furent surprises par leur image. Certaines restèrent dubitatives, d'autres confiantes et d'autres encore ravies mais aussi embarrassées. Pour la créatrice il s'agit de prouver que la nudité féminine n'est pas là pour satisfaire le désir sexuel des mâles. C'est pourquoi elle montre des femmes fortes, indépendantes et dignes de respect .

Mari Sarai.jpgComme elle l'écrit le but est la création de " l'ontologie d’une femme capable d’être de même sexe et d’être le sexe opposé". Et la créatrice d'ajouter : " j’espère apporter du courage à toutes les femmes fortes". Existe de la sorte une manière de subvertir une certaine idée de la nudité et de rendre la femme plus puissante à travers un regard féminin. L'enjeu le plus important dans l'acte photographique devient triple : l'attention à l’intimité, l’intention positive et l’appréciation de la beauté des modèles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mari Sarai, "Naked", Seigensha Art Publishing 2020.

16/03/2020

Un adolescent d'autrefois - Alain-Fournier

AFournier.jpgugustin, le héros du Grand Meaulnes s'oppose au statut classique d'un tel personnage. Il est gauche et est moins fascinant que d'autres présences de livre (Franz en particulier). Un tel roman de scolarité (et qui repose sur son calendrier) possède des moments merveilleux et une absence de causalité. D'où sa fascination par des générations de lecteurs vis à vis de l' "ange", éternel adolescent.

Alain-Fournier ne fait aucun portrait de ce (anti) héros orphelin de père : celui-là prend sa tête entre ses mains et devient une ombre, une effluve, un courant immobile qui habite mal son corps. Tout ce qu'on saura :  crâne rasé il est glabre avant qu'une barbe pousse sur son visage osseux. Ce  taiseux est quelque peu  vampirisé par le narrateur et se sent insolite. Pour preuve il traverse l'épisode central de la fête (qui symbolise une sorte de fin de l'adolescence) comme un intrus dont la figuration est instable et hésitante mais toujours disponible à la rencontre.

L'adolescence de héros est rêvée d'autant que cette notion n'est à l'époque pas encore stabilisée. Nous sommes au début de sa reconnaissance  qu'Alain-Fournier fait advenir - après Rimbaud. Entre rusticité, nostalgie et féerie Meaulnes perd, faute de mots, sa route. Et la clé est détenue par un personnage louche et que sa domination suggère.  Existe là un nécessaire inaboutissement réglé par Augustin lui même. Son narrateur en devient le désenchanteur. Ce qui le rend plus attachant encore.

Jean-Paul Gavard-Perret.

Alain Fournier, "Le Grand Meaulnes", Edition de Philippe Berthier, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard Paris 2020, 560 p., 48 E..

14/03/2020

Où commence l'image - Jean-Jacques Gonzales et Jérome Thélot

Gonzales.jpgJacques Gonzales (auteur de livres majeurs sur Mallarmé et Camus son "pays") est un photographe majeur trop méconnu. Son "métier" de philosophe n'est pas pour rien dans son cheminement. L'essai de Thélot l'illustre et le commente avant que le créateur propose lui-même des extraits de son journal sous le titre de "La fiction d'un éblouissant rail continu". Le photographe, après Pascal, affirme qu'il faut "la chasse plutôt que la prise". Mais uniquement parce que la première est le gage de réussite de la seconde et il ne faut pas s'arrêter en si bon chemin.

Gonzales 3.jpgLes photos contenues dans ce livre en tout point remarquable le prouvent. Et elles le sont tout autant.   Pour "répondre à l'énigme par l'énigme" (Valéry que Gonzales cite) les longues marches du photographe  sont liées à tout un lent et long travail de méditation. Car une bonne photo passe par la dépossession de soi et de ce que l'on attend. La photo est en effet tout sauf un "ça a été" : c'est une lumière entre absence et présence. Et pour l'atteindre il faut se décliver des soi-même.

Gonzales 4.jpgOr pour beaucoup de prétendus créateurs les prises ne sont "que de la photographie" : à savoir ce qui s'abîme de platitude par manque de regard. Celui-ci  est bien différent de l'oeil qui, butineur, est en proie aux clichés. L'essayiste et son modèle rappellent que la question première reste : "Qu'y a-t-il lorsqu'il n'y a pas d'image ?"  C'est ici tout commence. L'objectif est de garder l'idée de ce qui échappe. Avec bien sûr la maîtrise de la technique afin de subvertir les codes sans perdre le monde. Gonzales reste donc un rare abstracteur d'essences et le déclencheur d'un mouvement producteur de possibles en rappelent que le mal vu appartient aussi à l'image qu'il convient parfois de griffer : il s'agit de supprimer toute rhétorique afin que les apparences engendrent, non un leurre du même, mais des formes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jérôme Thélot "le travail photographique de Jean-Jacques Gonzales", L'Atelier Contemporain, Strasbourg, 2020, 200 p., 30 E.