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15/10/2013

Delphine Reist et le célibat des « prêtes »

 

reist_5.jpgDelphine Reist, « La Chute », cycle « Des histoires sans fin », Mamco, Genève, 16 octobre 2013- 12 janvier 2014.

 

Dans les installations de Delphine Reist des voitures sont toutes prêtes. Elles ne sont pas les seules. Des outils rutilants marchent tout seuls, des éviers deviennent des fontaines, des chaises de bureau tournent sur elles-mêmes. Les créations de l’artiste sont donc extraites des choses mais se construisent contre elles sans les décomposer. L’artiste les dépasse comme elle dépasse la peinture qu’elle étale parfois brutalement. Les objets en leurs agencements dans l’espace sont variables selon la lumière que la créatrice « pose » dessus ou plutôt qu’elle insère par des effets de brillance ou d’éblouissements. Ces derniers peuvent aller jusqu’à effacer l’image ou des objets. Ils sont présentées soit linéairement, soit simultanément et en séries, soit encore en amalgames - la rétine avec les photorécepteurs fonctionnent d’ailleurs de la sorte. La création devient un étirement dans l’espace comme une musique concrète et abstraite. Par effet de réalité chaque proposition demeure irréelle et énigmatique. Toute présence humaine a disparu. La mécanique fonctionne de manière autonome, intrinsèque. Installations, performances, vidéos créent des circuits aussi étranges, inquiétants que burlesques. Ils s’enclenchent ou se déclenchent d’eux-mêmes. Sous l’apparence d’un art « concret » une réalité sinon abstraite du moins qui semble échapper à l’être suit son cours.

 

reist_7.jpgNéanmoins avec de tels circuits inédits se brise l’obscur. Delphine Reist crée la débandade des horizons humains afin de montrer les confins où s’amorcent des ruptures sous l’écharde des élancements de lumière. En 2 D comme en 3 D il n’y a plus de « plans » stables. Si bien que parler d’ «  image » ne convient plus. Il s’agit de son recul et de son avancée ou de son avant et de son après. La sérénité possède la voix sourde de la machine qui quoique prête et soumise n’a jamais été autant « célibataire ». La lumière s’y noue. Elle devient étreinte ou chevet en prenant appui sur l’instant le plus fugitif. L’artiste exile le regardeur en ces circuits et traversées. Chaque pan d’ombre vit là où les formes croisent leurs lances fragiles et drues. Dans le scintillement de l’apparence fixée épisodiquement chaque pièce abolit la distance qui sépare l’être de son absence.  Manière de répondre à la question : « l’homme oui, et après ? »

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

11/10/2013

Michel Butor, le plus Suisse des auteurs français

 

 

Butor Bon.jpgMichel Butor reste le plus Suisse des écrivains français. Il trouva à l’Université de Genève une assise et une reconnaissance que les universités françaises étaient incapables de lui proposer dans leur académisme et leurs règles où la qualité se mesure uniquement à coup de diplômes. Preuve que la fuite des cerveaux hexagonaux touche aussi la littérature. Depuis et venu le temps d’une retraite (toute théorique) l’écrivain s’est installé à la frontière entre les deux pays.

 

 

Parler de l’œuvre dans son ensemble tient de la gageure tant l’éventail des genres et des sujets demeure large. Celui qui écrivit deux romans majeurs -  « Le Modification » et « L’emploi du temps » (ils  n’ont pas pris la moindre ride) - est devenu poète à l’imaginaire facétieux mais aussi un analyste aux méditations transversales sur la musique, la géographie, le paysage, l’art, la subversion des genres et l’écriture elle-même.

 

 

Elle reste pour Butor un genre de centrale de traitement pour les effets de jeux, d’ironie et de chevauchements qui y abondent. La variété des écrits serait à elle seule un objet d’étude. A côté de la fiction, de la poésie et de la critique déjà cités  il existe tout un corpus d’entretiens, d’œuvres plastiques, de scenarii, de catalogues, de préfaces, d’éléments sonores, de photographies, de travaux digitaux et tant d’œuvres hirsutes et inclassables écrites en solo ou en en divers compagnonnages. Comme le prouve le superbe livre qui paraît cet automne "Monologue de la Momie" en collaboration avec Jacquie Barral.

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Recordman (« mondial » ?) du nombre d’ouvrages publiés, Butor reste un homme charmant et attentionné toujours prêts à accueillir ceux qui le sollicitent. Il servit ainsi à de nombreux artistes de « pierre d’appel » par ses collaborations livresques. L’auteur est resté proche de certains d’entre eux. Particulièrement ceux  qui après la mort de son épouse l’accompagnent : on citera deux suisses - Vahé Godel et Martine Jaquemet, deux savoyards -  Pierre Leloup et Mylène Besson mais aussi le photographe Maxime Godard, le poète Bernard Noël ou le peintre Joël Leick. La liste est loin d’être close.

 

 

Quant à la production de l’auteur, si tous les textes sont essentiels pour la connaissance de Butor aucun à lui seul n’en donne la clé. Chacun souligne, illumine, digresse, voire exagère un point particulier et donne une des voix - mais une seule – parmi toutes celles qui hantent l’auteur. Néanmoins dans toute l’œuvre demeure une constante :  le langage fonctionne comme un agent perturbateur  des images culturelles standards et de la lisibilité.

 

 

Chaque livre publié montre un intérêt nouveau ou renouvelé pour un objet particulier si bien que l’ensemble devient un « dé-scripting » (Mike Kelley) frénétique et enflammé ou froid et analytique. Le tout restant très personnel et astucieusement tissé de références aux cultures savantes et populaires. La Suisse n’est pas en reste. Elle a fourni à Butor plus qu’un havre : une nouvelle énergie, chorale et subjective. Elle demeure présente aujourd’hui comme hier. Et comme disait un poète bien moins que demain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Les œuvres complètes de Michel Butor sont rééditées aus Editions de la Différence.

Michel Butor, Monologue de la Momie avec Jacquie Barral, Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 450 E.

 

30/09/2013

L’attraction helvétique : conditions spécifiques à la vitalité de l'art suisse

fruchon 5.jpgAspirée par les pays les plus grands qui la jouxtent la Suisse a toujours du mal à imposer sa littérature quels qu’en soient trois des quatre champs linguistiques. L’Allemagne, la France ou l’Italie la dévorent. Elle reste considérée bien à tord avec une certaine condescendance. Mais elle n'est pas la seule. La Belgique subit un même ostracisme français et germanopratin que la Suisse Romande. Côté arts plastiques la situation est bien différente. Si Berlin ou Paris demeurent des têtes de pont  historiques pour l'art, elles ne sont pas forcément les « places to be ». Ce n'est plus là où forcément les choses se passent et où l’art contemporain fait bouger les lignes. En près de vingt ans Lausanne et Genève, Bâle et Zurich leur dament le pion. Elles sont devenues des creusets incontournables autant dans les arts plastiques que dans la musique savante ou électro. A cela deux raisons majeures.

 

Au cœur de la période de crise que connaît le vieux continent la Suisse reste riche et attractif. Or qu'on le veuille où non : le marché crée la vitalité de l'art. New-York en fut l'exemple parfait au siècle dernier. La ville détrôna Paris pour des raisons économiques comme Shangaï détrône Los Angeles aujourd’hui. Il suffit de consulter « Art-Price » pour s'en convaincre. L’indicateur financier de l'art (même s’il a des limites puisque la valeur artistique n’est évaluée que par ses gains) prouve combien les peintres chinois s'imposent sur le marché international.

 

En Europe la même cause crée le même effet. Giacometti ou Meret Oppenheim n'auraient désormais plus besoin de s'exiler loin de leurs terres pour s'imposer. Galeristes et artistes l’affirment eux-mêmes : le marché de l'art à Paris comme à Berlin stagne. A l’inverse en Suisse il prospère. Dès lors les artistes locaux même les plus iconoclastes n'éprouvent plus le besoin de quitter leur pays. Catherine Bolle a trouvé par exemple la reconnaissance internationale depuis ses ateliers de Lausanne. En sens inverses beaucoup d'artistes étrangers quittent Paris pour la rive nord du Léman et espérer de belles carrières : Vincent Calmel un des photographes les plus intéressants du moment en est le parfait exemple.

 

Le temps est révolu où "glacés" par une certaine rigidité (que certains estime calviniste et  d'autres  "provinciales")  les artistes suisses fuyaient leur pays afin de sentir plus libres. Désormais tout artiste peut espérer vivre de son travail et légitimer in situ ses audaces. Les Buser, Solari, Iunker, Walther, Sauser, Ducret etc. succèdent aux pionniers (Armleder; Bachli) et s'imposent sur la scène internationale en demeurant en leur pays devenu un Eden artistique. D’aucuns estimeront qu'il s'agit là d'une des puissances néfastes du libéralisme. Voire… Sans une économie propre à les soutenir, les artistes disparaissent sauf à bénéficier de fortunes personnelles. Quant à l'économie concurrente on a vu les dégâts qu'elle génère côté art pompier, univoque, mort vivant.

 

Streuli 2.jpgMais la Suisse bénéficie d'un autre atout. Il est d’ordre politique. Le régime fédéral reste par excellence enclin à minimiser l'omnipotence d'un pouvoir central qui en art comme ailleurs serait le seul donneur d’ordre. On voit par exemple en France combien un système pyramidal au lieu de faire prospérer l’art du pays le réduit en une vulgate. D'un "centre d'art" à l'autre reviennent les mêmes signatures si bien que par des propositions répétitives l'art se clôt sur lui-même.

 

En dehors d’une telle doxa la Suisse propose une multitude de « prescripteurs ». Associations à but non lucratifs et fondations font briller l'art de tous ces feux. Chacune d'elles défend ce qu'elle estime "beau" (mot désormais honnie de l'esthétique…), intéressant, iconoclaste ou non. Elles sont animés plus par des financiers philanthropes de l'art que des thésaurisateurs soucieux de spéculation. Avertis et ouverts ils sont les réels promoteurs de l’art en devenir : qu’on se souvienne à ce titre du rôle de Peggy Guggenheim dans un autre siècle et un autre temps. Parallèlement côté de ses "institutions" extra-étatiques tout un réseau de galeries privées ne cesse d'essaimer. A Lausanne la galerie Pauli en demeure la pionnière et le modèle.

 

En conséquence au sein de la vieille Europe la Suisse fourmille d’artistes  transformateurs. Ils  lancent un défi aux étoiles comme au monde. S’ils ne font pas forcément confiance à l’avenir ils ouvrent leur pays sur le monde. Lausanne reste à ce titre l'exemple même d'une ville où l'art ne cesse de bouger. Et ce jusque dans ses marges chaque année le "Lausanne underground film et musique festival" - sorte d’hommage indirect au plus grand cinéaste du temps revenu en son canton : Jean-Luc Godard - le prouve.

 

Si la morale capitaliste ne sauvera pas forcément l’humanité elle offre une liberté aux artistes. Pendant des millénaires ils ont dû leur salut  - pour les « élus » et au risque de leur intégrité - qu'au mécénat de potentats et de despotes. Désormais les créateurs suisses peuvent bénéficier d’un système plus ouvert et offrir la critique du système où ils vivent sans le risque d'une condamnation. C'est sans doute le privilège et le luxe de la démocratie et de la richesse.

 

Trou.jpgL'afflux de capitaux, la structure fédérale permettent le développement de pôles culturels internationaux, l'explosion du nombre d’artistes et l'émergence de personnalités originales aux propositions radicales : par exemple les expérimentations sonores du Lausannois Kiko C. Esseiva ou du Zurichois Feldermelder.  Dans cette pluralité, les lignes de forces ne sont pas forcément discernables mais bien des mouvances commencent à se former. La Suisse trouve donc une place qu'elle n'avait encore jamais tenue en dépit de personnalités artistiques majeures mais contraintes jadis à un exil plus ou moins forcé. Elle permet l'affirmation de bien des indépendances et des possibilités.  Les jeunes créateurs s'expriment, des galeristes s'installent. La publication d’éditions et de revues d’art se multiplie.  Konrad von Arx  fut un de leurs pionniers. Avec sa superbe revue "Trou" il à ouvert bien des voies. Les institutions cantonales ne sont pas en reste : Bâle avec sa biennale, Genève avec le Moca (métamorphosé avec l'arrivée de Christian Bernard) illustrent cette vitalité.

 

Quant aux galeries de Lausanne elles prouvent combien l’image la plus simple n’est jamais une simple image mais la marque d’une hantise. Elle  permet de penser l'être et le monde de manière universelle à partir d’un lieu géographique des plus harmonieux qui soient. C’est d’ailleurs un argument supplémentaire à l'attraction vaudoise.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

De haut en bas : images de Fruchon, Streuli et Trou.

 

 

 

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