gruyeresuisse

05/05/2017

Juno Calypso : démultiplications

Calypso.pngLes œuvres aux miroirs de Juno Calypso peuvent aisément renvoyer aux théories de Lacan et son idée que le reflet est formateur de l’égo puisque toute image simple n’est jamais une simple image. Nous regardant dans un miroir nous nous rencontrons comme une unité "déceptive" certes, mais créatrice d’une personne entière, d’un “je” simple et complet dont Juno Calypso multiplie les facettes. Elle en accentue les reflets par les jeux de miroirs jusqu’à créer un paysage merveilleux où l’être est à la fois partout et nulle part.

Calypso 2.jpgRappelons que jadis le miroir était interdit aux « vilains » : seuls les nobles puis les bourgeois eurent droit à leur reflet fixé. Les temps changent mais la photographe ré-anoblit le portrait ou plutôt le ré-enchante.

 

Calypso 3.jpg

Non parfois sans une étrangeté parfois sinon macabre du moins mortifère même si le rose bonbon domine pour l’ironiser. L’œuvre devient subversive par une telle trans-visibilité. Elle crée à la fois illusion et réalité selon un reflet plus éclaté même que celui des jeux de miroirs.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/05/2017

Jodi Bieber : portraits pour tous

Jodi Bieber 2.jpgLa série de Jodie Bieber « Real Beauty » est le fruit d’un long travail et aussi d’évènements liés à sa vie. Elle a pu la réaliser uniquement lorsqu’elle a atteint une sorte de stabilité, sinon affective, du moins existentielle. L’idée de cette série est aussi un prolongement d’une campagne de la marque « Dove » en Angleterre où étaient présentées des femmes ordinaires en sous-vêtements. La photographe a senti le besoin de réagir face à une exhibition de poncifs d’une beauté conditionnée.

Jodi Bieber.jpgJodi Bieber brouille ici les cartes qui donnent de l’atout uniquement aux médias platement salaces. La photographie devient une surface où leurs bulles crèvent. La créatrice donne un air de fête à des corps qui dans leur éclectisme narre une autre histoire. Pas question de donner au voyeur une image préfabriquée ou de réduire les femmes à des « animaux familiers » et des « Fantômettes ». Ici elles sont bien vivantes, à l’aise dans leur chair, leur âge, leur couleur.

A sa manière Jodi Bieber rachète les péchés des anges de la publicité et des démons du marketing qui cherchent dans l’image de quoi satisfaire uniquement un être unidimensionnel voué à des présences cosmétiques.

Jean-Paul Gavard-Perret

30/04/2017

Hans Bringolf le caporal "épinglé"

Bringolf.pngHans Bringolf, « Feu le lieutenant Bringolf », La Table Ronde, 10,20 E ., 2017 444 pages.

Fils d’un colonel suisse et d’une russe, Hans Bringolf est à sa manière un type de nouvel héros atypique. Il doit son titre de « feu le lieutenant Bringolf » parce qu'il était souvent donné mort lors des exercices. Il sert dans les services diplomatiques suisses jusqu'en 1904, puis en est radié pour fausses écritures. Il émigre ensuite aux États-Unis, commande une unité américaine, est emprisonné pour fraude. Avec la Première Guerre, il entre dans la Légion et obtient un autre surnom celui de « Le lion de Monastir ». Médaillé, il se retire en Suisse. Il y écrit le roman de son existence plus ou moins douteuse mais tout autant héroïque. Cendrars repère ce livre et lance avec lui sa collection « Les têtes brûlées » aux éditions du Sans Pareil.

Bringolf 2.pngSon éditeur (et traducteur) ne s’y était pas trompé. Hans Bringolf sait extraire de sa vie un roman en cavale. Entre éléments narratifs et l’évocation de l’existence existe à la fois une sorte de mise en abîme et d’approfondissement. D’autojustification aussi. Cette évocation n’a rien d’un champ de ruines : elle met en évidence le brio de l’aventurier au long cours et les arcanes de l’imaginaire compulsif de l’auteur lorsque cela est utile à sa défense et illustration. La dimension complexe du personnage demeure en filigrane. Il impose à son existence, face aux changements que lui imposent ses vicissitudes, de quoi se tenir debout - quitte à passer par des fenêtres quand les portes se ferment et ce pour entrer comme pour sortir. Reste toujours un saut dans l’impossible même si selon lui le monde ne l’a jamais laissé en paix. Mais il n’y est pas pour rien, eu égard à l’énergie qui l’anime parfois jusqu’à l’excès. L’auteur y remet en question les appréciations basiques entre le bien et le mal. Et son panégyrique ne s’embarrasse pas d’arguties spécieuses sauf lorsqu’elles sont; confusément ou non, indispensables...

Jean-Paul Gavard-Perret