gruyeresuisse

10/12/2017

Voyeurs et voyeurisme : Kohei Yoshiyuki

Yoshiyuki.jpgLe photographe nippon Kohei Yoshiyuki est célèbre pour ses photographies en 35 mn, avec caméra infra-rouge et flash. Doté de cet arsenal il traque celles et ceux qui hantent la nuit les parcs de Tokyo pour des rendez-vous romantiques ou payants et surtout pour suivre les voyeurs qui, en de tels lieux, n’hésitent pas à porter mains fortes (ou douces) aux "actants". Certains s’engouffrent tout entiers sous les buissons, d’autres les poussent pour prendre leur place.

Yoshiyuki 2.jpgLa photographie appelle sa contradiction : est-elle voyeuse ou dénonce-t-elle cette pratique. L’hésitation et le doute sont permis au sein d’une démarche qui ne demande qu’à boiter, qu’à déboiter et donne au regardeur une position inconfortable. La critique d’une forme de contemplation est elle-même contemplative. Une jupe laisse voir entre ses laps certaines intimités mais l’image est en partie parodique. Il y a là une tentative désespérée résumée par Camille Moravia: « La vie ne tient qu’à un fil. Faut qu’on s’mélange, qu’on s’emmêle et s’enroule comme des ficelles. La vie ça a d’ces coups d’cravache. Il faut qu’on s’colle peau contre peau, chair contre chair. Faut qu’on s’incruste car la vie parfois elle est pas juste ».

Yoshiyuki 3.jpgSi bien que sous le faussement anecdotique et le passablement primesautier tout prouve que divers types d’avidités peuvent être maladives ou absolues mais jamais idéale. Le photographe ne tranche pas. Pas plus qu’il ne cherche à embellir les situations ambiguës. L’ensemble donne une impression de solitude, de tristesse et désespérance. La misère sexuelle s’affiche et ne suscite pas la germination des fièvres : les corps en déséquilibre sont en déliquescence. Les jardins d’Eden ressemblent à un enfer nocturne. Derrière des bosquets, à travers les vêtements ou dans la nudité se créent des chorégraphies aux délices aussi provisoires, qu’entravés et approximatifs.

Jean-Paul Gavard-Perret

09:56 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

01/12/2017

Tout ce qui reste – Timothée Calame

calame 2.jpgLe Mamco de Genève, et la direction des grands magasins Manor ont attribué à Timothée Calame est le « Prix Culturel Manor 2017 ». En conséquence il va exposer dans l’espace Ecart du Mamco. en avril 2018. Le Genevois vit et travaille à Marseille. Sa première exposition monographique institutionnelle fut présentée au Swiss Institute de New York en mai 2017 mais la liste de ses participations à expositions est déjà longue. Son travail résolument politique se décline à travers plusieurs médiums et différentes échelles : de la maquette à l’installation, de la simple aquarelle à la sculpture immense. Chaque œuvre évoque l’urgence, le camouflage sous une économie de moyens et un minimaliste parfois proche du conceptualisme.

calame.jpgL’artiste dépouille l’art de bien des scories. Il ne cherche pas à brouiller les pistes mais à en ouvrir en le dégageant de rideaux de fumée. Il continue à puiser sa détermination dans une critique radicale d’une époque où cohabite d’aussi près la pauvreté et la richesse. Refusant d’accepter ce marché de dupes il continue une résistance organisée sans renier toutefois l’idée d’art et de beauté tout en leur donnant une autre valeur et dimension.Installations, aquarelles, sculpture sont à portée sociale et politique. Le contexte n’est pas forcément mis en scène : il devient centre en des sortes de « colonie » ou de ruban selon des plans horizontaux ou inclinés en vue de l’appel implicite à un urbanisme de secours.

calame 3.jpgL’ensemble devient un acte de résistance face à un monde baigné de technologies. Et un tel projet alternatif radical qui trouvera parfaitement sa place dans le Mamco et ses choix. Ce travail est âpre mais non sans une sorte d’élégance. L’urgence de l’actualité prend des figures métaphoriques. Elles fonctionnent à merveille. Voir de telles propositions dans un grand musée d’art moderne est donc important. Face à l’insignifiance formaliste dérisoire l’œuvre appelle à une humanité qui ne soit pas abstraite, négative. La rébellion ne passe pas ici par le procédé, la critique rhétorique, la transgression cérémonielle. Elle est plus incisive, ardue, pertinente et impertinente.

Jean-Paul Gavard-Perret

Prélude à la construction d’un corps lesbien contemporain

Dagoit 1.jpgMarie-Laure Dagoit a recueilli des paradigmes visuels d’un temps pourtant pas si lointain où le corps lesbien purement et simplement n’existait pas ou si peu. . C’est pourquoi d’ailleurs le mot « pornographie » si souvent utilisé n’importe comment prend tout son sens puisqu’il y va de l’exhibition la plus provocatrice, de la plus crue d’un corps offert à une construction nouvelle du désir et du fantasme.

Dagoit 2.jpgL’auteure illustre comment une contre-culture et certains créateurs marginaux transcendèrent les poncifs et dépassèrent une sorte d’écriture du corps qui trop souvent tournait autour de pot et où la masculinité « camionneuse » n’était que la figure de proue du lesbianisme affiché.

 

 

Dagoit 3.jpgMarie-Laure Dagoit offre par son texte et des reliques exhumée et parfois surprenantes (comme le cliché pris dans les travées d’un concert) l’incarnation de l’être en son rapport au même. Si cette traversée de la chair fut fabriquée parfois afin de créer un phénomène de foire (film X lesbien fait autant pour les mâles que pour les femmes) elle permit en d’autres visions de réaliser l’avènement - pour beaucoup de femmes et surgissant du gouffre illettré de soi - un «deviens qui tu es » et un « sois celles qui se montrent ». Sapho sortit du mythe pour entrer dans le réel. S’y déploie une volupté cachée reçu à l’époque comme une gifle, une claque et une audace.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marie-Laure Dagoit, « Embrasse moi idiote », éditions litterature mineure, Rouen, 2017, Rouen, 25 E .