gruyeresuisse

07/07/2018

Mark Swope : rien mais pas plus

Swope.jpgMark Swope rabat le caquet des prétentions architecturales californiennes. Mulholland Drive n’est pas sa tasse de thé. Il ne fait pas monter la sauce du spectral. La ville plus qu’assoupie semble morte. Elle est plus vide que celles des peintures de De Chirico. Pas d’avant garde dans de tels décors : c’est le degré sinon zéro des constructions du moins l’état minimaliste de banlieues interminables de la moyenne bourgeoisie.

Swope 2.jpgCelle qui a évité la pauvreté mais ignore tout des fragrances upper classes. Et le minimalisme n’a presque plus besoin d’être un « genre » : il est induit par les lieux. Néanmoins Mark Swope le renforce en induisant de manière sous jacente son « au commencement la répétition ». Les zombies qui logent là ne se montrent pas. Ils gardent bien de donner signe de vie comme s’ils avaient peur de contaminer leurs voisins. Ils les laissent tels qu’ils sont. A savoir comme eux-mêmes.

Swope 3.jpgChaque photographie devient un radeau qui ne méduse pas. Le visionnaire montre le vide. C’est pour lui le moyen de défier des mystificateurs de l'absolu californien qui prennent les regardeurs dans les filets du lyrisme urbain. Face à eux il cultive sa vision un rien humoristique mais en rien moraliste. Un tel tissu citadin devient l'erreur essentielle. Certes elle ne justifie pas de tout mais permet de montrer une réalité où les habitants tentent de se remettre au son du zonzon des climatiseurs. Le monde brille par tout ce qui en lui signifie une absence. Existe par rebond une sorte de métaphysique ironique de l’american way of life. Bref la ville dort. En plein jour.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/07/2018

"L'âme à tiers" : Jocelyn Lee

Lee 2.jpgLa transgression et la subversion sont des concepts qui peuvent paraître désormais inopérants. Il suffit de contempler les photos de Jocelyn Lee afin de prouver qu'il existe encore beaucoup à montrer et à dire sur ce plan. De fait tout son travail est là pour rappeler l'injonction de Beckett "imagination morte, imaginez, imaginez encore" à ceux qui se contentent de l’exposition supposée brûlante de la nudité uniquement lorsqu'elle est considérée comme "belle".

Lee 3.jpgL'artiste introduit du leurre dans ce leurre et elle ouvre les choses .Car pour elle leur apparence n'est pas forcément dessus mais dedans. Transgresser devient la manière d'enfreindre une loi de la beauté imposée pour en proposer une autre plus sauvage et incarnée dans la matière et où "l'âme à tiers" (Lacan) prend des formes grasses mais non sans grâce.

 

 

Lee.jpgDès lors "Appearance of Things » avec ses natures mortes, portraits et paysages, prouve comment ces genres fusionnent: le corps devient un paysage, la nature morte un portrait, le paysage un être. Et la monstration du « monstre » n'est plus considérée comme une nudité coupable (" nuditas criminalis ") mais esthétique et hédoniste. Néanmoins elle se laisse aborder qu’après avoir affronté jusqu’au bout la nudité d’un langage qui peut entreprendre ce " renversement "tel que les mystiques l’entendaient tout comme Sade ou encore Oshima de « L’empire des sens ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Jocelyn Lee, “The Appearance of Things”, Center for Maine Contemporary Art, Rockland, du 16 juin au 14 octobre 2018

Mickalene Thomas : Black memories

Thomas bon.jpgMickalene Black photographie ou peint la femme noire non sans un certain romantisme, une feinte de perversité sous forme de photos ou de peintures de "charme".  L'ensemble défend implicitement la cause des "black magic women" aux coupes afro à la Angela Davis et souvent en costumes traditionnels et coutumiers. Néanmoins l'artiste ne cherche pas à donner une lecture platement politique de ses œuvres.

Thomas 2.jpgSon espace est plus poétique et en dehors d'un pur travail de dénonciation. Un certain baroquisme crée un mixage fiévreux d'une beauté paradoxale qui refuse la décoration d'une côté et le grand n'importe quoi de l'autre. Il faut donc observer son bric-à-brac de couleurs : l'artiste y interroge les conditions d’existence des femmes mais aussi de l’art revisité par une vision féminine et ethnique en jouant des codes de l'érotisme ambiant.

Thomas 3.pngL’artiste reprend toute une mythologie mais de manière décalée. Elle inscrit des traces insidieuses faites d’images obsédantes. Tout se joue entre une masse confuse et les signes qui s’en dégagent. Une telle recherche exerce sur l’esprit et sur la perception une fascination. Cette re-présentation (le tiret est important) ne crée pas du chaos mais un ordre à venir.

Jean-Paul Gavard-Perret