gruyeresuisse

10/10/2018

Jeff Wall ou les chimères du réel

Wall.jpgConçue en collaboration avec l’artiste canadien, l’exposition « Appearance » propose la rétrospective des scénographies de Jeff Wall de 1970 à nos jours en 27 photographies grand format. Elles deviennent avec le créateur des reprises de critères picturaux et cinématographiques afin de créer une sidération par les paradoxes que chaque « mise en scène » produit en particulier dans ses célèbres « Ligthboxes » et plus près de bous de ses « tableaux photographiques ».

Wall 2.jpgLa construction de l’image est toujours très précise et ludique même lorsque l’artiste semble organiser des scènes plus sombres et inquiétantes. A y regarder de près il existe toujours des éléments drôles qui tiennent aux situations, gestes ou objets. La pléthore des choses ne crée pas seulement une documentation empathique mais une véritable transformation de la facticité en vérité (et vice versa) afin d’explorer et de comprendre le monde en partant de ses singularités pour les porter jusqu’à des fins métaphoriques.

Wall 3.jpgLe parcours devient en ce sens double. L’artiste crée une narration mais produit tout autant un effet de distance par des vacillations où le réel se transforme en fantasme de monde. Ne se perçoivent pas seulement des dimensions de l’espace, mais la présence d’une topographie intempestive. L’œuvre illustre à la fois la gloire et la ruine du réalisme par sans transformation en divers types de chimères poétiques à relents littéraires.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jeff Wall , « Appearance », du 5 octobre au 6 janvier 2019, Mudam Luxembourg.

05/10/2018

Leur nom : « Venice » – Michael Greco

Greco 3.jpgDepuis trente ans Michael Greco photographies les ovnis qui peuplent de « boardwalk » qui suit l’océan à Venice Beach. Tous ces personnages vivent à la fois ensembles et séparés. Ils remplissent et nourrissent les images de ce « ramblas » postmoderne non sans arrogance et pour exister. Greco s’en amuse mais sans impudence ni impudeur.. Il saisit la langue des corps en diverses poses et systèmes d’auto représentation.

 

 

 

Greco 2.jpgPassant de Los Angeles à sa côte, comme Duras, le photographe pourrait écrire : « je traverse, j’ai été traversée » par ces présences dans l’endroit d’une exhibition qui peut accorder à certains le sentiment d’exister. Pas d’idéologie chez le photographe : juste la grammaire élémentaire des corps en une sorte de liberté et d’oisiveté d’une vie matérielle qui ne se soucie plus de ses acquis. Chacun y crée son propre « livre » comme s’il n’y en avait pas en dehors de soi.

 

Greco.jpgInconsciemment les corps savent que, sans s’exhiber, ils ne connaîtraient rien de la vie. C’est un peu mince diront certains. Mais le photographe ne juge pas. Ce qu’il suggère n’est pas du fantasme mais un excès de réel. La perception elle-même devient le rêve au moment où l'ici-même de ceux qui longent le Pacifique s'éteint au profit de l'ailleurs dans cette lumière de l’Ouest ultime. Elle porte toujours en elle le désir d'un aller plus loin.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/10/2018

Yann Haeberlin : traversées

Haeberlin.jpgYann Haeberlin, Art en Île - Halle Nord, espace d'art contemporain, Genève, octobre 2018.

 

Flâneur d'Afrique et d'Europe, Yann Haeberlin - lauréat 2017 de la bourse de la Ville de Genève pour la photographie documentaire - a parcouru le Burkina Faso, le Benin, le Togo, le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc avant de remonter vers l'Espagne jusqu'en Suisse. Il a effectué le voyage que font les oiseaux migrateurs de (presque) un coup d'ailes et qu'effectuent  plus lentement celles et ceux qui fuient la guerre, la faim dans l'espoir de trouver en Europe des terres moins hostiles mais qui ne le sont pas toujours.

Haeberlin 3.jpgIl a photographié des êtres humains et leurs lieux "exogènes" comme il a photographié en Suisse les domaines skiables et à Lausanne les anciens jardins familiaux du quartier de la Bourdonnette. Avant leur destruction, il a pu saisir des cabanes habitées par des migrants d’horizons divers. En dévers des utopies imagerantes Haeberlin refuse la mise en boîte muséale de l’art. Les choses de la vie deviennent sources de création. Le monde reste un atelier ambulant s'y mêle la neige et le sable, les hommes et leurs traces parfois abstraites et presque invisibles.

Haeberlin  2.jpgLe photographe accumule une sorte de documentation. Elle se transforme en instants de poésie intempestive. L’art pour autant ne bascule jamais dans l’à-peu-près. Choisissant toujours des prises frontales Haeberlin suggère des atmosphères étranges et éphémères où se mêlent divers indices de précarité. Outils, fruits, légumes, objets divers, espace,  jouxtent les hommes dans le désordre de lieux et de situations provisoires. La vie est là : grave et ludique, pleine d'humilité et de coeur. L'artiste offre des constats : au regardeur d'y effectuer son propre chemin.

Jean-Paul Gavard-Perret