gruyeresuisse

17/01/2014

Homme sweet homme

 

sexe faible.jpg«  Le sexe faible – nouvelles images de l’homme dans l’art », Musée des Beaux-Arts de Berne, Hodlerstrasse 12, Berne

 

 

 

Le Musée des Beaux-Arts de Berne propose une exposition majeure : l’homme hétérosexuel occidental y est expertisé par une trentaine d’artistes de premier plan. Bas Jan Ader, Luc Andrié, Valie Export,  Jürgen Klauke, Sarah Lucas,  Urs Lüthi, Sylvia Sleigh, Silvie Zürcher entre autres instruisent leur décapage à travers peintures, dessins, photographies, films, vidéos, sculptures et installations-performances. La représentation de l’essence du masculin illustre la faiblesse du sexe dit fort et met au grand jour ce que la société - faite par les hommes et pour eux - tentait jusque là de cacher. Les mâles sont penauds, angoissés, en pleurs. Leur émotivité est scénarisée comme est érotisé leur corps réduit à un objet de désir.

 

La masculinité se conçoit sous un plus juste miroir que celui de la pureté grecque. L'homme est parfois Narcisse mélancolique. Il sait sa rencontre avec lui-même impossible, son seuil infranchissable. Il accouche autant de son porc que de sa vulnérabilité. Celui qui s'autoproclamait sûr de sa force et comme émanation d'un éther est soudain habité de miasmes. Renonçant à l'élévation par le haut et à la référence aux anges l'exposition fait exploser les scènes de genre où le masculin se lovait. Elle montre ce qui fait  la débauche,  la pusillanimité, l’absence de vertu comme la fragilité du mâle. Ce dépouillement n'est pas faite pour le culpabiliser mais afin de "re-sexualiser" le concept d'" homme ” en affrontant jusqu’au bout son animalité comme la maladie de son idéalité. Le mâle est montré loin de sa propre chimère. La femme n'a plus à lui demander - telle Madame Edwarda de Bataille au bordel  : «Regarde ma fente parce que je suis ton Dieu". Plus qu'une autre elle sait que tout n'est pas bon dans le porc qu'il faut parfois materner mais souvent mettre devant sa vérité. Cochon qui s'en dédit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/01/2014

Emmanuelle Antille : filiation des images

Antille bon.jpg

 

 Emmanuelle Antille, « L’Urgence des Fleurs », 84 pages, Nordsix Design Graphique, Ferme-Asile, Sion

 

Les vidéos de la Lausannoise Emmanuelle Antille possèdent  une ouverture poétique extraordinaire. Le regardeur est pris de vertige par l’inattendu  que recèle leur fraîcheur de tableaux vivants. L’installation « L’Urgence des Fleurs » le prouve. Ses 23 « pièces » créent un labyrinthe optique fondé sur la collection d’Emilie G. née en 1913 et qui vécut dans la même maison de 1930 à 2007 en cultivant deux passions : les fleurs et le cinéma. Quand la maison fut vidée Emmanuelle Antille y découvrit plusieurs pièces à « conviction ». Dans un  journal intime la propriétaire notait les moments particuliers de sa vie. Dans un autre elle décrivait tous les films qu’elle vit à partir de 1949. Il y avait aussi une multitude  de petits papiers collés à chacun des objets de la maison même le plus anodin et enfin  un millier de dessins des fleurs de son jardin. Dans les vidéos d’Emmanuelle Antille les deux filles et la petite fille d’Emilie deviennent des actrices. Elles « jouent » avec ces collections en une scénographie ouverte au questionnement sur le passé et la notion de rituel et de transmission familiale.

 

 

 

Les descendantes contemplent et touchent ce qui les atteint au plus profond puisque, de ses vestiges, elles ne tiendront jamais les tenants et les aboutissants. Fidèles à ce qu’elles découvrent elles se sentent plus  où moins coupables de fautes qu’elles n’ont pas commises. Les « mémos » les laissent orphelines d’une « œuvre » qui reste énigme.  Emmanuelle Antille propose à travers elle la sienne en forme de déambulation fascinante. Non seulement elle « suit » l’histoire d’Emilie et des ses descendances mais apprend comment pour chaque être la masse du monde proche et lointain  prend forme et comment en se « redistribuant » dans des mains tierces et des yeux étrangers ce corpus transforme son propre statut, son rapport à l'usage, la valeur, le regard. L’installation prouve enfin comment l'histoire de nos images est celle du combat contre l'oubli. Elle rappelle  que tout être est un chasseur  d'image particulier : non pas chercheur de trophée imaginaire à ramener chez lui mais un dévoreur d'images.  Leur nœud parfait n’ayant pas besoin de corde  il ne sera jamais défait.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

07/01/2014

Edmond Bille et l’avenir du paysage

 

Bille edmond.png

 

Bernard Wyler, « Edmond Bille, Estampes et Affiches », éditions In folio, Gollion.

 

 

 

Edmond Bille (1878-1959) est un peintre, graveur, maître verrier suisse. Il a étudié les beaux-arts à Genève, puis à Portugal au cours des années 30. Sa résidence de Sierre  était le lieu de rencontre d’artistes et écrivains souvent proches du mouvement pacifiste international. L’artiste fut d’ailleurs un ami de Romain Rolland. Le livre de Bernard Wyler propose l’inventaire des gravures, ex-libris, affiches et illustrations d’Edmond Bille. Il prouve combien ce dernier n’eut cesse de pratiquer l’estampe sous toutes ses formes (xylographie, gravure sur bois, lithographie, eau-forte, pointe-sèche). Il a d’ailleurs renouvelé sa technique par exemple à l’aide de matériaux nouveaux pour ses supports dont le plexiglas. Les pressions ou les incisions y produisent des transferts nouveaux et obligent à résoudre un certains nombre d’hypothèses plastiques.

 

Concentrée sur le paysage et le portrait l’œuvre représente un véritable laboratoire de l’estampe. S’y capte une poésie figurative. Elle permet d’explorer la signification d'un certain nombre de mots-clés dont imagination et structuration dynamique. L’analyse de Wyler précise que pour Bille la création plastique est moins une façon de montrer autrement que d’approcher autre chose au cœur même réel. Cette idée et sa mise en pratique permettent de révéler non l’essence mais la pérennité et le devenir du paysage et du portrait. Elle est aussi la réponse cherchée aux angoisses de l'homme devant la temporalité. Face au chronologique et la dégradation qu’il impose  l’estampe libère le temps par effets d’échos particuliers. Elle réalise le passage de l'actuel au virtuel, du réel au possible. Elle devient le médium moins du retour que de l’avancée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret