gruyeresuisse

29/07/2018

Les parousies de Marie-Laure Dagoit

Dagoit.jpgMarie Laure Dagoit aime jouer avec ses mots et ses images comme avec ceux et celles des autres. Fidèle à ses parousies, elle secoue les « sacs à moi » de Freud comme « l’âme à tiers » de Lacan. Qu’importe pour elle le flacon pourvu qu’elle s’y distille les ivresses de ses jeux d’esprit et du reste - qui n’est pas rien.Serait-ce finalement que la seule patrie réelle, le seul sol sur lequel la créatrice puisse marcher, la seule maison où elle puisse s’abriter, est le langage et les images ?

 

 

Dagoit 2.JPGCertes l’auteure et éditrice les ranime mais il ne faut pas limiter à cet espace l’envergure de celle qu’on appelle Sexie que « tout le monde loue, trouve incomparable » dans ses « party » d’hier et d’aujourd’hui. En de tels lieux et ailleurs « même les chiens la regardent de travers » dans « sa jupe trop étroite ». Ses jambes étaient fines. Elles n’ont pas changé. Et des vautours les convoitent toujours : « Devant moi, s’étendent à perte de vue, les hommes. Je les regarde se débattre, frémir, rire, se dresser, tomber, se redresser, tomber à nouveau, se frapper, se parler, sourire, pleurer, jurer, tout entiers » le tout dans l’espoir de croire la posséder dans leurs prospérités d’un vice qu’ils prennent pour vertu.

Dagoit 3.JPGLe sachant, elle sait fouetter l’âne et ses fantasmes. Il rêve de lui ôter ses dernières dentelles. Dès lors elle n’a parfois qu’un but : faire passer de tels animaux en rut par ces trous à joie que les tailleurs de pierre se plaisaient à enfiler, après les avoir farcis de suif de bœuf tiède au XIIème siècle (ils en existent encore dans l’église monolithique d’Aubeterre la bien nommée). A défaut d’un tel lieu, les bestiaux s’occupent néanmoins de leurs plaisirs vicaires d’une main agile que Marie-Laure Dagoit anime au fil de son œuvre et son « amor fati ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Marie Laure Dagoit, « Coffrets », 20 euros, www.maisondagoit.com

(Photo 1  :Gilles Berquet)

28/07/2018

Apollonia Saintclair : l’autre érotisme

Apollonia bon.pngIl est de bon ton d’affirmer que l’art est la sublimation des pulsions sexuelles. Mais celles-ci et à travers lui sont souvent « .socialisées ». Apollonia Saintclair refuse ce filtrage et donne accès direct aux fantasmes. C’est sans doute pourquoi elle a choisi l’art populaire qu’est le graphisme de la bande dessinée.

Apollonia 3.pngCertes dans cet art il existe un mouvement mainstream et commercial. Mais demeure aussi une mouvance diamétralement opposé que la créatrice a choisi pour l’éclosion décalée de la « chose » érotique qui se libère ici de l’empire du regard masculin et de la « façon » de montrer que mâle caresse. L’artiste impose un tempo uniforme au sein de scènes qui ne sont que suggérées.

Apollonia 2.jpgPour Apollonia Saintclair dessiner revient à montrer ce qui reste dissimulé mais tout en révélant de nouvelles ambiguïtés au sein d’un univers héritier de de Vinci et de Dürer comme de Manara et Moebius. Mais ici le « flux » est résolument féminin. L’intime et la corporation prennent des tours particuliers. L’artiste inscrit dans la B.D. et dans l’art en général une discontinuité là où le corps féminin résiste dans la sourde mélopée par la rythmique de l'Imaginaire.


Jean-Paul Gavard-Perret

http://apolloniasaintclair.tumblr.com/

26/07/2018

Jephan de Villiers : abécédaire archéologique

Villiers 2.png« Druide des âges bien enfouis » Jephan de Villiers comme Henri Michaux déplace les signes qui détournent les lignes de leur placidité. Taches et griffures d’encre deviennent des pensées sauvages. Elles s’envolent en épousant le support papier. Existe tout un monde nouveau d’épiphanies par chorégraphies de sceaux étranges.

 

 


Villiers.pngL’œuvre permet de s’empaler à la pointe des désirs. Elle lutte contre le pire. Car De Villiers refuse que la vie ne soit qu'un leurre et la mort un Shakespeare. Jaillit la vie secrète des gestes les plus vifs, la vie à l'écart de la société et de ses alphabets de mise.
L’œuvre rappelle parfois la vie avant le jour, avant le langage. La vie vivipare, dans l'ombre, avec des graphismes qui tentent de recouvrer leur naissance.

Villiers 3.jpgJephan de Villiers reste donc un des créateurs les plus paradoxaux de notre époque. C’est aussi une sorte de « naturaliste » poète. Homme des forêts il y apprit que “ce n’est pas la pomme qui tombe, c’est l’arbre qui s’envole”. Son œuvre en indique pourtant sa racine dans notre terre primitive, primordiale. L’artiste nous ramène à une sorte de culte païen pour des cérémonies en l’honneur d’une vérité sauvage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jephan de Villiers, « Le signe et la mémoire » (texte de P. Turine), Bibliothèque Wittockiana, 2018.