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06/11/2014

Celle qui a oublié ses rêves d’enfant : entretien avec la galeriste Gisèle Linder

Linder gal.jpgSi Gisèle Linder a oublié ses rêves d’enfants elle réveille ceux des amateurs d’art qui y croient encore et vont puiser - chez les créateurs majeurs que la galeriste défend  - de quoi les réanimer. La Bâloise cherche les œuvres où tout se fomente en des jeux de proximité et d’éloignement où les narrations modifient le représentation du monde. Vénitienne (de cœur) Gisèle Linder défend - de Manon Bellet à Clare Kenny, d’Anne Sauser-Hall à Peter Wüthrich – celles et ceux qui « réimagent» poétiquement l’art après l’avoir déconstruit et débarrassé des signes de l’esthétique de l’époque. Ils inventent des torsions programmatiques qui obligent à plonger en eaux troubles. D’autant que la galeriste aime que le réel soit dégagé de son étau physique sans toutefois le porter vers le vice de l’idéalité - bien au contraire. La langue plastique se fait chez les Renate Buser et autres Katrin Khunz aussi sourde que légère en récits plastiques aux extases nues. Pour Gisèle Linder être galeriste ne revient en rien à ranimer les fantasmes de puissance mais à se dégager de l’enchevêtrement pervers des chemins obligés pour ceux de traverse beaucoup plus ludiques mais tout autant sérieux. Gisèle Linder donne ainsi à son métier son vrai rôle : ouvrir l’imaginaire par la remise en jeu du régime des images.

 Linder p.png

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ? Je me réveille avec France Musique

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Oubliés 

A quoi avez-vous renoncé ? Au sport

D’où venez-vous ? Suisse Romande

Qu'avez-vous reçu en dot ? Rien

Qu'avez vous dû "plaquer" pour votre travail ? Une certaine vie commode

Un petit plaisir - quotidien ou non ? Etre avec mes amis

Qu’est-ce qui vous distingue des autres galeristes  ?Il faut leur demander

Quelle fut l'image première qui esthétiquement vous  interpela ? Francis Bacon

Et votre première lecture ?« Le Petit Prince ».

Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir galeriste ? Jai toujours  vécu avec des tableaux dans mon enfance. Des amis m'ont donné le "virus"

Quelles musiques écoutez-vous ? Classique, opéra

Quel est le livre que vous aimez relire ? Je ne relis pas 2 fois le même livre

Quel film vous fait pleurer ? Les films d'amour!

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez-vous ? Cela dépend le jour 

A qui n'avez-vous jamais osé écrire ? A Yves Montand...

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ? Venise

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche ? Les artistes que je défends

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Une soirée avec de bons amis autour d'une bonne table et bon vin.

Que défendez-vous ? Le respect et la loyauté

Que vous inspire la phrase de Lacan : "L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas"? Absurde

Que pensez-vous de celle de W. Allen : "La réponse est oui mais quelle était la question ?" Très bien

Quelle question ai-je oublié de vous poser ? ça c'est la question!

Entretien réalisé par Jean-Paul Gavard-Perret, le 6 novembre 2014.

02/11/2014

Dubuffet du brut au beau - et vice-versa

 

 

 

 Dubuffet BON.jpgJean Dubuffet & Marcel Moreau, De l'Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs, L'Atelier contemporain, Strasbourg, 2014, 94 p., 20 €.

 

 

 

Jean Dubuffet & Marcel Moreau irréguliers de la création aimaient parler de tout et de rien. Mais plus spécialement d'art et de littérature entre un air de  musette d’Emile Vacher ou une session de Duke Ellington. Les lettres échangées et réunies ici et qui précèdent l'essai de Moreau sur son alter-égo ne proposent pas des théories spéculatives. Elles permettent néanmoins de brasser l’entreprise de Dubuffet, son "humus au travail, son minéral en mutation". Moreau prend d'ailleurs soins de préciser ce qui pour l’artiste belge allait de soi. "Souvent les affinités chez les créateurs s'expriment par pets mondains, exténuées(…) je leur préfère ce dialogue du tonnerre".

 

Dubuffet Bon 2.jpgLes lettres illustrent ce que l'essai formalise : l'évolution et l'expansion de l’art Dubuffet vers des convulsions plastiques plus intimes au sein de territoires sans limites. Afin de les parcourir l'artiste eut d’ailleurs besoin de se retirer du monde en une certaine claustration : d’où le rôle de lien des missives. Elles mettent à mal et en mots simples l'aspect asphyxiant de la culture officielle et ses prête-noms qui sous couvert d'intelligence restent souvent le modèle de l'ingratitude, de la prébende et de l'égoïsme. Fidèle à ce que Michel Thévoz lorsqu'il officiait à Lausanne a bien montré, Moreau met à jours "les foulées et les ébrouements de centaures" proposés par Dubuffet éloigné de la "culture en habit de lumière". Le poète prouve combien le travail  "englobant la lave de ses origines" crée une libération extensible :  « fanons et goitres » ne sont plus de mise. L'essentiel est dit.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/10/2014

Mille lanières de Claude Rychner

 

 

Rychner.png« Taxophilia Abissa », un hommage à Claude Rychner, cycle Des histoires sans fin, automne-hiver 2014-2015, Mamco, Genève,  29 octobre 2014 - 18 janvier 2015

 



Rychner.jpgClaude Rychner a construit une œuvre ambiguë  où se mélangent virtuosité et « maladresse », le concerté et un certain débridé. En 1962, en hommage à leur professeur Luc Bois, il  fonde avec six étudiants du Collège de Genève (parmi lesquels John Armleder)  le groupe « Bois » qui présente en juin 1967 sa première exposition, sous le titre de «Linéaments». Claude Rychner est à l’époque le plus iconoclaste d’entre eux. Le mouvement trouvera une extension d’abord avec le groupe Max Bolli (réunissant les mêmes artistes) puis avec « Ecart » de John Armleder, Patrick Lucchini et Claude Rychner. Le trio organise à Genève une série d'événements ponctuels, anime des ateliers. Fortement inspiré par « Fluxus », « Ecart » établit des passerelles entre art et vie et  revendique un statut marginal pour l'art soudain relié à l'aviron ou la randonnée selon des initiatives dénommées «camps de recherche». Elles se déroulent sur l'eau et la neige ou font appel au silence. Le groupe propose ensuite diverses expositions et adopte ouvre une librairie. Les artistes produisent affiches et cartons d'invitation à l'enseigne d'Ecart Publications. Choisit parce qu'il est le palindrome de «trace» le mouvement fonctionnera pendant sept ans en suscitant des happenings, en produisant de petits films d’art-vidéo avant la lettre.  L’hommage à Rychner permet d'appréhender  cette histoire, ses nœuds et méandres en une accumulation de savoirs et de souvenirs mais surtout de plaisirs, d’atermoiements, d’étreintes, d’agrippements. L’ensemble vaut  encore par sa force de dévoiements et de démangeaisons. Elle allait à rebours des vents dominants et reste la preuve d’un esprit plastique en liberté dont les rythmes disloquèrent les images et leur lieux de mise en place.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret