gruyeresuisse

01/11/2015

Révision générale : Carly Steinbrunn

Steinbrunn bon.jpgCarly Steinbrunn, “Voyage of Discovery”, Mack Editions, 96 p., 30 E., 2015.

 

A partir de clichés d’archives et de ses propres travaux Carly Steinbrunn arpente le réel  ou plutôt ses représentations. L’artiste montre combien il est traduit et surtout trahi. Elle présente de manière plastique une problématique développée en littérature un Borgès ou un Malcolm de Chazal. L’artiste provoque clash et crash aux seins de ses jeux optiques. Des gains poétiques sont assurés comme sont remis à zéro une certaine facticité des savoirs et des sciences. Par sa suite de photographies le livre se veut les prémices d’un propos qui serait monstrueux tant il pourrait embrasser toute l’histoire de la photographie.

 

Steinbrunn 2.jpgNe se révèle ici – et  forcément - qu’une partie du territoire des équivoques. S’y traite l’histoire « imageante » voire parfois imaginaire qui unit le médium aux altérations des éléments premiers (mer, terre, air). Loin des fastes la photographie se veut « essentialiste » afin de tordre le cou  aux idées et idéologies apprises. La connaissance de l’univers avance par des pas de côtés. Ils mesurent  notre  planète sous des angles imprévus macro ou micro cosmiques. Steinbrunn.jpgIls laissent aussi filtrer un réel plus profond que l’apparence. La suite ainsi conçue transforme l’apparence par entropie nouvelle et permet au regard de sortir de sa prison mentale là où la créatrice lâche l’apparence pour une obscure clarté.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

22/08/2015

Bienne change d’horloge (biologique)

 

Nu 2.jpgFestival de performances de nudité urbaine à Bienne.

 

L’art quel qu’en soit la «  formule » est le seul moyen de faire glisser de l'ombre à la lumière en des assemblages plus ou moins choquants. Mais pour convaincre les autorités de Bienne d'accueillir un festival de nu Thomas Zollinger a dû batailler tout en ayant à ses côtés des édiles capables de relever le gant. L’organisateur a été aidé par la présence d’une Milo Moiré dont la réputation d’abord sulfureuse a fini par faire avancer les choses. Et l’artiste de préciser « Toutes les réponses données aux médias ne parleront jamais mieux de ma démarche qu’un tel festival. Les vraies réponses ne se trouvent pas dans ma bouche mais dans mon corps dénudé, dans son  image et dans ma création ».Le calme du festival prouve que le corps nu est un support d'art de rue acceptable et acceptée. Les Biennois et les visiteurs démentent par leur présence que l’hypocrisie ou la résistance à la nudité peut devenir une idée fausse. Le festival prouve la tolérance d’un pays au moment où tant de lieux se replient vers un moralisme myope.

nu.jpgIl est vrai que Zollinger a peaufiné l’organisation de son festival. Responsable le groupe du « Théâtre rituel » il a produit un certain nombre de spectacles autour de la nudité. A Bienne il a travaillé "avec des corps nus de manière globale, en incluant la circulation des piétons et l'environnement architectural". Il a en outre précisé son objectif  à l’AFP : « remettre en question ce qui appartient à l’espace public ».

Certes l’événement - on sen doute - ne fait pas lunanimité même si Thomas Zollinger a prévu les barrages et parages nécessaires : « qui voudra éviter les nus pourra le faire grâce à des affiches placées en bordure de la zone autorisée ». Néanmoins le festival est une réussite et illustre que montrer le corps ne répond pas forcément à la quête dune  satisfaction pulsionnelle : à linverse elle met en exergue le gain dune "dépense" particulière grâce à des corps dégagés de leurs textiles leurs « dusage ». Intime le corps nu est reconsidéré par un travail tout sauf dérisoire. Il donne passage à une image de lart plus exogène et efficiente que dérisoire.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/07/2015

Mademoiselle S ou la traversée des frontières

 

 

 

Mademoiselle S.jpgAnonymes, "Mademoiselle S,   Lettres d'amour 1928-1930 ",  Coédition Gallimard / Versilio, 19 E., 2015. 

 

 

 

Mademoiselle S restera une belle inconnue. Son amant de corps et de cœur aussi. Jean-Yves Bertault laisse le mystère planer sur les deux amants qui échangèrent une correspondance torride dans les années 20. Joyce et ses lettres « caliente » à Nora peut aller se rhabiller. Son érotisme demeure de la roupie de sansonnet face à celle qui ne cédant à personne sa place ose tout, côté demandes et aveux. Pour son amant ses lettres qui ne devaient se lire d’une seule main. Mais le langage est de qualité, précis, cultivé. Il n’hésite jamais toutefois à appeler les « choses » par leur nom. Tout est bon dans le jambon de celle qui plante sa langue dans la bouche de son amant pour en faire (mais pas seulement) l’extrémité de son cœur.

 

 

 

Sa prétérition  «Il n’y a pas de phrases, si éloquentes soient-elles, qui puissent exprimer toute la passion, toute la fougue, toute la folie, que contiennent ces deux mots notre amour. Nous goûtons à de telles extases qu’on serait inhabile à les vouloir conter!» est donc superfétatoire. Car les amants se livrent en bête pour s’inventer ange. Néanmoins le doute est permis. Demeure la passion charnelle et le vide autour.   Les mots se renouvellent à l’épreuve des diverses lèvres. Dans leur folle fêlure surgit l’éboulis d’abandon sans le moindre repentir. Les mots se travestissent en sexe. Ils se pressent dans les doigts comme des clés. Preuve que nos aïeux (du moins certains d’entre eux) ont apporté leur pierre à une littérature hard-core que seuls les myopes croient réservés à notre époque. La correspondance par et pour Mademoiselle S atteint l’argile enveloppée dans la pierre et invente le plus puissant anneau.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret