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30/04/2014

Jean Damien Fleury : L’Afrique hors fantômes

 

 

Fleury 3.jpgJean Damien Fleury / collectif sous sa direction , « Sans œillère »,  Editions Charlatan, Fribourg,  Quatre cahiers de 32 pages, CHF 60.- / 48 €. 

 

 

 

 

 

L’image crée du lien parce qu’elle est avant tout un miroir. C’est sans doute pourquoi dès 1890 les ethnologues s’emparèrent de l’outil photographique. Il devint même une sorte de caution scientifique à leur discipline. Pour autant les mots gardaient toujours une prééminence sur les images. Et même si, selon le vieil adage, une image vaut mille mots, la photographie fut considérée très longtemps et demeure (sauf cas d’exemplarité clinique - qu’on se souvienne de « l’invention de l’hystérie » de Georges Didi-Hubermann) comme un simple adjuvant au logos.  Jean-Damien Fleury prouve le contraire.

 

 

 

Fleury 2.pngSon travail est l’exemple parfait d’une ethnologie revisitée, habitée et libre. Reprenant des images de récits de voyages, des cartes-postales, des affiches etc. leur assemblage devient un instrument pour lutter contre les images fausses et prouve que toute représentation, même la plus simple n’est jamais une simple image.  Grace au rassembleur fribourgeois à une suite d’étiquettes fait place une éthique.  L’ensemble devient une réflexion pleine d’entropie. Religions et rites, costumes et coutumes sont montés et montrés loin des hiérarchies canoniques car l’image est revalorisée dans sa force brute de décoffrage. Une force « poétique » multiforme, démesurée et parfois cocasse sans le moindre parti-pris condescendant.

 

 

 

Mettant à mal les réflexes tenaces l’artiste arrache toute facticité. Il  retient du moindre document une valeur de  message intrinsèque en raison de sa charge symbolique, son excès de poids référentiel, sa singularité existentielle première, ses valeurs de composition ou de texture si bien que les codes admis sont mis à mal. L’artiste illustre une des leçons de son compatriote J-Luc Godard lorsqu’il affirme que « l’image est un rapport ». Il permet d’évacuer les fantasmes éculés et des surdéterminations à visée prétendument pédagogique et morale. Ce corpus devient moins porte empreinte qu’espace d’interrogation. Il sollicite autrement la rencontre avec les fantômes des civilisations africaines en exaltant des variances et des invariances, des survivances, des hantises. Surgit un genre inédit à « l’inquiétante » étrangeté : l’œil aux aguets se met à comprendre et à « écouter ».

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

24/04/2014

Hors frontières : Ecrire dit-elle. Marguerite Duras

 

 

 

Duras 2.jpgMarguerite Duras, Œuvres complètes, tome III et IV, La Pléiade, Gallimard, 2014. « Album Marguerite Duras », Christiane Blot-Labarrère, Album Pléiade, 2014, « Le Livre dit - Entretiens de Duras filme »,  Collection Les Cahiers de la NRF.

 

 

 

 

 

L’album « Marguerite Duras » qui accompagne les tomes 3 et 4 des œuvres complètes rappelle que Duras n’a pas toujours été vieille. Il y eut bien sur l’enfance, l’amant de la Chine du Nord mais aussi ceux qu’elle nomma « Les Impudents ». Mais c’est aussi la résistance dite tardive, la libération de Paris, la guerre l’Algérie, les 121, Morin, Merleau-Ponty, Bataille pour les soirées. Et le goût des blagues et d’Edith Piaf sur le gramophone. Selon Duras tout le monde couchait avec tout le monde. Elle est l’épouse d’Anthelme qui  - quoique pas drôle - se marrait un peu. Ensemble ils ouvrent une maison d’édition. Mais son livre « L’espèce humaine » est un échec. Gallimard le reprendra. Il ne se vendra guère mieux. Elle est follement amoureuse de Dyonis(os) Mascolo et de ses yeux verts : « le soleil est entré dans mon bureau ». Il y eut aussi le voisin de la rue Saint Benoît, Maurice Nadeau. Duras écrit  « C’est un écrivain qui compte… ». Les points de suspension sont importants. (Lucide Nadeau n’en croit pas un mot). Quant au cinéma de la réalisatrice il n’y vit que du noir. « C’était une amie proche »…. Réponse de cire, de circonstance.

 

 

Duras.jpgMais Marguerite Duras c’est avant tout la maladie de l’écriture bien sûr et les livres qu’on redécouvre grâce à aux tomes 3 et 4 de la Pléiade : « Sorcière » avec Xavière Gauthier. « Les Parleuses » avec la même. « La douleur ».  Restent bien sûr les hôtels privés (un homme assis dans le couloir). La solitude. L’alcool. Dès dix heures du matin. Et de plus en plus tôt. Pour écrire. Pour vivre. Visage détruit. Parcheminé. Pas de Botox ou collagène. Il faut « Vieillir comme Duras » dit une photographe.

 

Car l’auteure vieillit libre. Sur les photos elle est gentille même si elle aimait le scandale. Yann en sera le parangon. Yann venu chercher sa bouillie et ramassant les derniers mots. « Cet amour là » de plein pied jusqu’au bout de sa vie.  Dura c’est  la passion. Mais « à façon ». Parfois sadique avec ses comédiens. Sauf avec Delphine Seyrig qui l’embrasse pour désamorcer la colère : Margot file doux. Soumise et insoumise. Comme Aurelia Steiner. Ou Lol V. Stein. En noir et blanc. Galatée et Pygmalion. Ce qu’il voit d’elle. Ce qu’elle voit de lui. Leur cinéma. Marguerite peu à peu à cause de l’alcool comme une barque couchée sur le flanc. Puis se relevant  : « je traverse, j’ai été traversée ». L’endroit de l’amour sera l’espace du livre. Jamais fini. Toujours à reprendre. « Il n ‘y a pas de livre en dehors de soi ». Et d’ajouter  « Tout y baigne. C’est là que j’ai vécu ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

17/04/2014

Les obsessions de Hans Schärer - accords et à cris

 

 

Scharer 1.jpgHans Scharër, « Aquarelles érotiques », 25 avril au 13 juillet 2014, Centre Culturel Suisse, Paris

 


Peintre autodidacte, Hans Schärer (1927-1997) vit à Paris entre 1949 et 1956. Remarqué par Jean-Christophe Ammann, il participe à une première exposition au Kunstmuseum de Lucerne en 1969 et trouve enfin une reconnaissance. En 1981, ses œuvres sont présentées à la Biennale de São Paulo, et en 1982, le Aargauer Kunsthaus organise sa première rétrospective. La Biennale de Venise 2013 a largement participé à la redécouverte de celui qu’on associe trop vite à l’art brut.

 

Scharer 3.pngSes aquarelles érotiques sont  réalisées principalement dans les années 1970. Elles constituent une part importante de son œuvre. Les femmes y apparaissent voluptueuses, dominatrices et l’homme esclave de son désir.  Les silhouettes légères (par la magie de l’aquarelle) restent fortes en couleurs. Elles ont parfois entre leurs doigts un peu de plumes,  un peu d’oiseau (un drôle d’oiseau)),  un peu de sang. Si bien que les hommes ont du mal à  arriver à leurs chevilles. Ces gorgones, méduses, Jocastes terrorisantes, bombes explosives  sont effrontées. Elles dictent, lascives, à l’homme son parcours. Au sein de leurs métamorphoses opérées par Schärer elles possèdent une manière implicite d’activer la trique pour faire avancer l’âne masculin.  Elles restent néanmoins pour lui des variétés de fleurs qui guérissent de tout.  Mais dans leur chair de brebis aux diverses couleurs se niche le diable au féminin et ses obscures traînées de poudre.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : elles ouvrent à l’extase du vide. Mais après tout qu’importe si la fusion dans le réel n’est pas au rendez-vous.  Restent à ces fleurs nées de l’espace de la peinture les ondées de grâce que l’artiste leur accorde.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret