gruyeresuisse

29/06/2018

Blaise Reutersward le romantique

Reut 3.pngLoin de toute expulsion d’agressivité ou de libido, Blaise Reutersward propose des images en des espaces scéniques particuliers qui racontent des histoires énigmatiques. La femme y règne en maîtresse absolue face à divers types d’architectures. Le photographe invente un formalisme particulier héritée d’Allemagne et de Russie où jaillit un romantisme surréaliste.

BlaiseReutersward bon.jpgUn silence règne là où la femme se libère de ses entraves sans pour autant faire la part belle au voyeur. Il a le souffle coupé par de telles présences. Elles n’appartiennent pas à son monde : il ne peut que les rêver mais en toute lucidité sur le peu qu’il représente à leurs yeux. Une errance se poursuit inexorable : jamais il n'en connaîtra le point d'arrivée, l'échéance finale.

 

 

 

Reut.pngRéduisant l'impression de réalité, rejetant implicitement la notion de représentation, le photographe parvient à ce fameux "Troisième sens" que Barthes assigne au visuel et qui selon lui n'a encore jamais vraiment émergé, si ce n'est dans quelques plans d'Eisenstein. C’est ce « jamais » que Blaise Reutersward tente d’atteindre par son photogénie ou sa photogenèse au moment où le théâtre du monde désigne un autre lieu contraint d'émerger hors du signifié et du réel en rappelant que l’image commence là où cesse le langage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Natalia Goldin Lundh, “Blaise Reutersward”, Hatje Cantz, Berlin, 2018, 30 E.

Pierre TalCoat : un feu en noir et blanc

Tal Coat bon.pngTal Coat (1905 - 1985) rappelle que pour une œuvre fasse irruption dans le monde il faut d’une part être poussé par une insatisfaction profonde autant dans l’art que l’univers tel qu’ils existent et d’autre part ne pas chercher la beauté pour la beauté ou le matériau pour le matériau.

Tal Coat 3.pngUn bloc de graphite suffit parfois afin de recommencer l’histoire de la peinture sas renier pour autant Matisse, Zubaran, Mondrian, Fayoûm et quelques autres, bref ceux qui comme Tal Coat savent jouer du calme comme de l’agitation. C’est pourquoi une telle œuvre en dépit de son minimalisme n’est jamais âpre : elle bouge, échappe au cadre comme les mots du poète (l’artiste l’est aussi) échappe au logos. C’est un feu en noir et blanc. C’est chaud et froid et se situe « derrière » l’image.

Tal Coat 2.jpgDans ses années d’envol l’artiste se trouvait encore attiré par la représentation mais très vite il passe à la matière, la griffure, le trait. Il sent que le monde est moins catégoriel qu’on le croit et que l’image si elle n’échappe pas à elle-même n’est rien qu’un mirage d’un mirage. En cela même à travers ce qui peut sembler abstrait (et en conséquence quelque peu métaphysique) le travail plastique une histoire de corps, de gestes. Ce sont eux qui poussent le trait dans l’espace pour vaincre toute inertie.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Tal Coat (1905-1985), Les années d'envol », Musée Hébert, Grenoble (La Tronche), 24 juin – 28 octobre. De l’artiste, « L’Immobilité battante », L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 20 E., 2017.

28/06/2018

Nostalgia : Elger Esser

Esser.jpgA sa manière Elger Esser est un « peintre »paysagiste. Fasciné par des cartes postales vintage qui saisissent des lieux « au milieu de nulle part » comme il l’écrit, il poursuit cette même ambition en saisissant des paysages campagnards largement imprégnés de présences aquatiques (lac, mer, fleuve) où la palette du photographe transforme le réel en rêverie non sans références à Monet ou Proust et en passant du réalisme à un impressionnisme particulier.

Esser 2.jpgSans perdre les références véristes du réel, Elger Esser leur donne une vision afin que de l'œil au regard s'instruise un glissement. Le photographe fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des apparences.

Esser 3.jpgPour faire « parler » la campagne, Esser sélectionne un mode de regard qui à la fois répond et devance les aspirations d’une époque influencée par un retour à la nature en ses variations lumineuses. Le photographe les révise et soudain le royaume du réel se gonfle de multiples facettes parfois presque improbables mais bien réelles quoique poétiques. Preuve que la poésie n’est pas « la privation du réel » dont parlait Minkowski.

Jean-Paul Gavard-Perret

(L'artiste expose actuellement à la Rose Gallery de Los Angeles)