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20/05/2018

Jean-Claude Wicky dans les entrailles et sur les arêtes du monde

Wicki.pngJean-Claude Wicky, "Un regard sur l'ailleurs", Musée jurassien des arts, Moutier, du 10 juin au 11 novembre 2018.

Âgé de 23 ans, Jean-Claude Wicky (1946-2016) quitte Moutier pour son premier voyage autour du monde. Son périple durera plus de 5 ans et le mènera vers les mines de l'Altiplano bolivien. Il y retournera plusieurs fois de 1984 à 2001 pour offrir à ses habitants une de ses deux principales séries « Mineros ». Mais il se rend dans toute l’Amérique latine entre autres en Equateur où il construit son autre série majeure « Helieros » (chercheurs de glace).

wicki 3.jpgCes séries sont d’abord célébrées en Amérique du Sud avant d’être appréciées en Europe. L’artiste fut bouleversé par les galeries de l’Altiplano « pas plus larges que des trous à rats » (écrit-il) là où les hommes doivent supporter la faim, l’obscurité, le manque d’oxygène, les dangers et la silicose. Dès sa première visite il savait qu’il réaliserait ce qui est bien plus puissant qu’un simple reportage. L’auteur a su se faire accepter, descendre avec les mineurs au fond des boyaux, en évitant- pitié et compassion pour photographier l’obscurité, la solitude, le sentiment d’asphyxie.

Wicki 2.jpgCela a demandé du temps et certaines prouesses techniques afin de faire partager le rapport fataliste et quotidien avec la mort sous l’égide de « Tio » - le diable des mines. Feuilles de coca, alcool aident les hommes qui s’habituent à des conditions impensables et qui disent - lorsqu’un des leurs meurt - que la mine réclame son dû. Wicky lui-même a frôlé la camarde mais ne s’est pas contenté de suggérer des drames. Existent des sourires et la beauté des paysages boliviens ou équatoriens. L’auteur a écrit pour ces mineurs un livre culte ainsi qu’un film pour témoigner non seulement de leur condition mais de leur fierté comme celle aussi des « Pailliris » (les femmes qui cherchent des restes de filons dans les roches). Tous appartiennent à ce qu’il nomme « le travail le plus dur du monde ».

Jean-Paul Gavard-Perret

19/05/2018

Mouvement, profondeur, espace : Valère Novarina

Novarina 2.jpgValère Novarina, « Une langue inconnue », (réédition) Editions Zoé, Genève.

Pour Novarina la langue « bête respiratoire à jamais imprévisible » se lie à une musique qui pense. Elle joue ici une variation maternelle sur la langue hongroise de sa mère dont une berceuse l’enchantait. Le Savoyard retrouve ainsi une racine hongroise à travers la sonorité d’une langue foraine qui se lie au français. Cette langue est celle du « fiancé fantôme » de sa mère et que son propre père lui avait refusé. Sans lui il aurait été un autre. Ou personne.

novarina.pngL’auteur ramène une nouvelle fois à la richesse sonore et non à l’abstraction de la langue. Le Hongrois pour lui « porte loin » - comme le Français. La pensée miroite dans l’une et l’autre de diverses énergies. Les mots ne sont pas les choses mais la pensée s’entend par l’incarnation qu’ils lui donnent. Et à travers cette langue incompréhensible et son expérience, Novarina fut atteint par un flux : il lui donne l’idée que la pensée est « une course de haies ». Et l’étrangeté incompréhensible tua l’idolâtrie des mots et le renvoya au patois savoyard, à sa richesse phonique, sa danse et son mouvement sourd

Novarina 3.pngAu nom de l’esprit balkanique, tout jeune Novarina, écrivit « liberté pour la Hongrie » puis des carnets dont « la mémoire : une eau où se noyer » que l’artiste « débrouillera plus tard ». Depuis il continue à travailler « à l’aveugle » sachant que l’écriture en « sait plus que nous » au nom d’une révélation, d’une métamorphose, d’une transfiguration. Novarina évoque aussi ses autres langues nourricière le latin, le français et le patois du Chablais cette « langue idiote et manuelle » qui invente et qui rit et connaît ses paysages par cœur : Samoëns, Champanges, Boëge, Brentonne, Habère-Poche et bien d’autres et aussi ses sobriquets dont l’auteur fit la collecte pour créer un tournoiement.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/05/2018

Italo Calvino : l’éternité et avant

Calvino.jpgLes contes de la trilogie de Calvino exposent leurs héros à la jouissance et la punition. Les ombres planent comme au cimetière où l’eau coule dans un broc gris pour aller fleurir des tombes Avançant moins en narration qu’en sillons et coupures, les personnages de Calvino serpentent en une étrange musique d’existence. L’écriture frissonne, vibre dans le brouillard d’une mémoire pudique et drôle. Des femmes cheveux blanchis à la chaux vive des ans y pèsent le poids de l’âme : il n’est pas moindre puisqu’il supporte le fardeau qui enlace nos propres fantômes.

calvino2.pngEt si pour Calvino il n’existe pas d'autres passages que celui de la mémoire. Même si - chemin faisant – il est possible d’oublier sa mère. Celui à qui elle a donné le jour, la lumière mais aussi la noirceur et qui n’a cessé de se vouloir calife et qui su père-sévérer à la place de celui qui n’a jamais su le faire aura eu le dernier mot à travers ses contes que Rueff revivifie.

 

Calvino 3.jpgChez Calvino le rêve de ne pas parler est mis à mal : il est sauvé par celui de l’écriture. Apaise-t-elle avec le temps ? Rien n’est moins sûr. Mais ses condensations et ses déplacements demeurent essentiels. Pour preuvre l’œuvre perdure même si le sentiment de la perte est fichée dans une pluie d’hiver, d’été, une pluie des quatre saisons. Sous le rinçage du temps Calvino montre combien l’imaginaire permet d’échapper à la disparition qui voulut pourtant toujours l’entraîner en une douloureuse proximité et dont l’écriture devint le barrage provisoire. Mais barrage tout de même sur lequel il est agréable de valser.

Jean-Paul Gavard-Perret

Italo Calvino, trilogie : « Le baron perché », « Le vicomte pourfendu », « Marcovaldo ou Les saisons en ville », nouvelle traduction de l’Italien par Marin Rueff, coll. « Du monde entier », Gallimard, 2018.