gruyeresuisse

11/03/2018

Les jeux de l’amour et du hasard de Kelly Beeman

Kelly Bidman bon.jpgKelly Beeman, « Window shopping », Editions Patrick Frey, Zurich, 2018, 72 p, 52 E.,

« Window Shopping » est le premier ouvrage consacré au travail de l'illustratrice de mode et artiste Kelly Beeman. Vivant et travaillant à New York et Los Angeles, elle puise son inspiration dans les lookbooks et les défilés de créateurs pour créer par ses peintures un univers fantasmé, subtil, légèrement ironique et sulfureux qui font d’elle plus qu’une illustratrice de mode.

Kelly Bidman 2.jpgL’artiste sait articuler le langage pictural du jeu et de l’amour. Il se trame dans des tissus précaires et le corps vibre de manière lascive mais distanciée. Il faut alors aller chercher chaque fois un peu plus loin les émotions cachées pour faire la part du faux et du vrai là où parfois un voile se soulève dans des gestes les plus simples.

Kelly Bidman.jpgMais les « modèles » ne sont jamais chez l’Américaine d’une argile facile qui se laisse pétrir. Elles semblent vivre souvent dans un désert - certes chic - mais d’ennui. Elégantes presque parfaites, cela n’empêche en rien qu’elles semblent aussi endurcies qu’indifférentes. Leurs gestes, leurs regards et même leur corps s'effacent et d'une certaine manière rien ne bouge : elles semblent à la fois en un lieu et hors du temps. Aussi lointaines que proches là où la proximité n’est plus agissante.

Jean-Paul Gavard-Perret

10/03/2018

La musique du presque silence : Samuel Beckett, Lettres IV

Beckett 3.jpgAvec les lettres de l’ultime période (elles closent cet important et magnifique corpus publié par Gallimard) jaillit l’inséparable des œuvres dernières : ce qui n’existe plus mais qui existe encore un peu « à peine, a peine ». Beckett y est lucide : dans les dernières lettres les jeux sont faits et comme il l’écrit (sans pathos) il devient à l’image de ses héros : "les mots vont finir par me manquer".

Tout commence pourtant en 1966 par l’attribution du prix Nobel. Mais l’auteur est moins sensible à la gloire qu’aux ennuis qu’elle suscite chez un homme qui supporte mal les contraintes que cela supposent et qui doit désormais s’occuper de son héritage plus moral que matériel. Mais la partie la plus émouvante et novatrice est liée aux dernières années de l’existence où les mots des lettres - comme ceux des œuvres - illuminent de manière noire les ténèbres.

Beckett.pngNon seulement Beckett ne cherche plus à rassembler un monde mais à le défaire dans ce qui devient un précis de décomposition. Il produit une discontinuité douloureuse loin de toute consolation possible. Se retrouve ici ce qui se passe dans « Quad » la scansion de percussions écho d'une marche sans fin que Beckett termine en renonçant à une canne d’une aide bien relative. La chaîne sonore - obtenue par la dissémination des mots - atomise cette dernière marche. S’y éprouve une souffrance qui ne se reconnaît pas pour telle en une sourde mélopée adressée aux correspondants et qui accompagne le souffle de l'Imaginaire des œuvres télévisuelles et le dernier texte écrit quelques jours avant sa mort en un ultime souffle. La Librairie « Compagnie » (des Editions de Minuit) la publiera en codicille, anniversaire et testament littéraire. Il se termine par un énigmatique "croire" (sans point final).

Beckett 2.jpgLa « pauvreté » des mots qui demeurent propose une dernière fois l’écho à l’incertitude d'être et d'avoir été. Dans sa vacuité répétitive une scansion exprime la perte irrémédiable de tout ce qui reste et où « l’inannulable moindre » lui-même se dissout. Les mots n’enchantent plus même s’ils gardent toute leur puissance de feu et de cendres en une sorte de sourdine à peine audible, jusqu'à rejoindre le silence en sa dernière ponctuation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, « Lettres IV , 1966-1989 », traduit de l’anglais par Georges Kahn, Gallimard, Paris, 2018, 952 p. Parution le 26 avril 2018.

 

07/03/2018

Peter Knapp : quand la moinesse fait l’habit

Knapp.jpgLes femmes de Knapp des années 60 ont changé le regard. L’artiste est tombé sur elles presque par hasard et pour « Elle », à l’origine en tant que peintre et graphiste. La directrice de la revue de l’époque (Hélène Lazareff) lui demande de ne pas choisir des mannequins mais des filles expressives. Et avec elles il entre « en » photographie par mode et devient le maître des harmonies (souvent en noir et blanc).

 

 

 

 

330706-dancing-in-the-street-peter-knapp-et-la-mode-1960-1970-a-la-cite-de-la-mode-3.jpg« La Parisienne » restera à l’époque son modèle. Mais il la fait descendre dans la rue pour libérer la femme dans des mouvements d’ivresse : elles pédalent, courent. Cela provoque une petite révolution. Exit le Dior de l’époque, bienvenue à Courrèges. D’autant que « Elle » ne se veut pas un journal de mode mais pour les femmes. Knapp y fait preuve de son œil habité des lignes et d’une architectonique héritée du Bauhaus et d’une idée de la liberté.

Knapp 3.jpgPour lui comme pour la directrice du magazine dont il est devient le directeur artistique, la façon de porter un vêtement est plus importante que le vêtement lui-même. Le mouvement crée une plus value. Le Zurichois le sublime non sans humour, grâce, classe voire un certain surréalisme. La composition de la photo et la femme détrônent le vêtement. C’est la moinesse qui fait l’habit et non l’inverse.

Jean-Paul Gavard-Perret