gruyeresuisse

15/08/2018

Christine Valcke et l’énigme de la peinture

Valcke.jpgEn répandant sa peinture Christine la fait glisser vers le regardeur. Et ce d’un roulement qui fait apparaître quelque chose : une chose pas d’ici, un paysage dans le paysage…L’un dans l’autre, et l’artiste n’y est pas tout en étant là - dans l’étendue.

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Les images n’ont pas lieu, du moins telles que nous les attendons. C’est en quelque sorte une peinture qui se passe du réel. Bref - comme les femmes pour Lacan - « elle n’est pas toute ». Mais est-ce comme les susdites parce que la jouissance de la peinture n'est pas toute phallique ? A moins qu’à sa façon Christine Valcke cherche la solution à cette énigme.

 

Valcke 3.jpgMais ce qui compte chez elle reste que cette peinture n’est pas dans les images bien qu’il n’y ait pas d’images sans cette peinture. Elle se passerait bien d’elles mais le voyeur ne se passe pas de « l’espèce » et de l’espace d’une telle créatrice. Sa peinture est son lieu - même s’il ne s’agit plus pour lui de se rincer l’œil mais de plonger dans l’inconnu. L’artiste communique en douceur avec. Et cette communication est semblable à la limpidité de l’air. Bref dans le visible, Christine Valcke voit l’invisible, et c’est l’espace même - et il a l’être de ce qui est.

Jean-Paul Gavard-Perret

Christine Valcke, exposition, Maison de Roy, Sigean, jusqu’au 1er septembre 2018/

 

Tim Trzaskalik : un chapeau rond pour les mystiques

Trzaskalik.jpgEssayiste et poète, Tim Trzaskalik a traduit en allemand, entre autres, Philippe Beck, Emmanuel Faye, Arthur Rimbaud. Dans son propre travail, créant les intervalles qui trouent le continu du logos, il propose un mouvement où un mot ne cesse de renvoyer à d’autres mots, où un vers peut s’entendre tel un vocable refait à neuf, à condition d’interrompre le défilement des vers de haut en bas pour y revenir à contre-courant. En cette vision « épique » l’action est interrompue, trouée d’ellipses.

 

 

Trzaskalik 2.jpgEt si la poésie parle même de la propre personne du poète mais en évitant ses piètres secrets : « Nous naviguons avec pomme de grenade, / figue, épi et colombe. / Et souvent c’est notre grand zaïmph / qui tient la barre, / car au grand large / commencent oui et non. /(…) /Nous sommes soufflés et courantés. » Surgit un nouveau type de précision: Le poète parle de l’être humain en interrogeant les gestes réels des bipèdes. Chaque texte décrit séquelles et cadence des cordes d’un nouveau solfège. Le vers lui-même s’identifie à un battement hétérométrique assez souple pour se laisser dicter le rythme par la matière à dire : "Fil ficelle lacet cordage cordelle et rets. Il y a là lamentations ou élégie, péans, colophons, codas, répons, beuglantes et chamades". Cela suppose de mettre en tension la musique des sons et le silence comme matrice de la parole.

trzaskalik3.jpgReste l’essentiel, les éléments « Brumés et éclairés. / Piratés et chocardés. / (Par des nomades du nord / d’une vieille feuille ?) ». Néanmoins fidèles en cela au poète « nous restons, / car capitaine lit bien les cartes » et « Un bon marin ne prend du vent que ce qu’il veut. ». Mais ce qui compte : la musique avant toute chose là où le sujet lyrique se confond avec la main qui écrit et afin que "que chaque mystique devienne un chapeau". Car si toute vie est un coup monté comme le savait Artaud, le poème ne peut se contenter d’en peser les nervures. Pour éviter ce piège il suffit d’écrire de tout son corps afin que le couvre-chef d’un Clov beckettien habille la tête des ailés.

Jean-Paul Gavard-Perret.

12/08/2018

L’idée de l’art et l’art de l’idée : Jean-Luc Parant

Parant.jpgJean-Luc Parant, « Manifeste et boule de gomme », Collection « Feuilles d’herbe », Genève, 2018, 64 pages, 11.20 CHF / 8 €

De Genève, Alain Berset toujours fidèle à sa vocation de proposer des petits traités de « transsubstantiation » édite un livre majeur de Jean-Luc Parant. Preuve que le sculpteur maître des boules ne se limite pas à cette seule activité. Il reproduit des œuvres d’art connues de Beuys, Filliou, Michaux, Dubuffet, Sol Lewitt, etc.. Pour autant il ne s’agit pas d’un travail de faussaire d’un nouvel « Avida Dollars ». C’est une manière de prouver que l’art n’est pas la propriété de ceux qui peuvent se payer les plus « belles » signatures. Ne pouvant distinguer la substance (ou l’accident) de l’œuvre que son essence, il faut donc les recréer « en matière »

Parant 2.jpgDès lors ce travail parallèle est proche du travail sur la forme élémentaire et facilement remodelable des boules. Le livre questionne et explicite ce transfert. Il permet par ailleurs de prouver que chacun de nous est à la fois un créateur et un résistant. Pour Parant en effet les grandes œuvres gardent en elle la «liberté d’être copiées», parce qu’elles possèdent «la liberté d’appartenir à tous». Copier n’est pas souffler : il s’agit d’un geste politique à plus d’un titre. Il permet à l’artiste de préciser sa pratique et sa conception de l’art.

Parant 3.jpgCelui-ci n’a plus rien d’unique et de sacré. Il est rendu non seulement visible mais « touchable » et praticable par cette proposition d’un nouveau ‘multiple mais un ». Autant que l’original il fait naître un espace rêvé. Des yeux et la sphère-monde comme aux œuvres « plagiées » tout est contenu dans un incessant va-et-vient entre le regard, la main et l’oeuvre dont le chant singulier prend un nouveau sens. Existe une nouvelle histoire de l’art et de ses rêves Ils lient un artiste à un autre et nous invitent vers les plus hauts sommets de l’imaginaire.

Jean-Paul Gavard-Perret