gruyeresuisse

23/10/2014

La disparition de René Burri

 

 

 

Burri.jpgRené Burri qui fut toujours à l'avant-garde de l'extension du domaine de la photographie vient de mourir à Zurich. Afin de lui rendre hommage un déplacement au Musée de l’Elysée s’impose pour découvrir ou retrouver une œuvre d’exception.  Alternant scène intime ou grandiose, érotique ou drôle (l’un n’empêchant pas l’autre), vision critique ou ludique, le photographe effectue une lecture systématique du monde. Le parcourant incessamment jusqu’à un âge avancé René Burri décida de ne pas me limiter aux êtres et objets relevant typiquement de la signification commune du quotidien et de sa mythologie mais de recenser aussi des situations plus insolites.

 

Burri 2.jpgNous voici soudain sous hypnose, complices d’une chimie moléculaire en expansion. Chaque œuvre de Burri crée le plus souvent une sensation multiple en divers types de décadrages où le corps est traité tactilement. Nous gardons un pied sur terre mais l’imaginaire reste la folle du logis de la tête. Sans souci de psychologisation les photographies  de Burri ne traquent pas le prétendu marbre de l’identité. Avec des angles de prises inattendus tout aspect sordide s’efface La revanche de la chair s’inscrit  dans un univers épuré.  En cet espace bunkérisé le corps est une bouture de lumière sur le béton nu des nuits. Le corps n’est plus seulement un mot. Le temps est ce trou qui passe par chaque photographie qui le rend plus ardent. Pas de confort, de château fort. Rien que la texture scénique  qu’une lumière ouate au moment où l’artiste devient le technicien de surface qui ramasse les débris de l’histoire. Surgit la  tension entre l’étouffant et la poussée. Elle jette une lumière crue sur « l’ob-scène » si l’on entend par ce terme tout ce que cachent les sociétés.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

René Burri, œuvres visibles au Musée de l'Elysée, Lausanne.

 

21/10/2014

Dürer et la Suisse : du XVème siècle à l’éternité

 

 

durer.jpg« La Passion Dürer », Musée Jenisch, Vevey; du 30 octobre 2014 au 1er février 2015.

 

 

 

Dürer a beaucoup séjourné en Suisse entre autres à Zurich et à Bâle. Le pays est devenu une terre d’élection de son œuvre gravée et dessinée  dès le XVème siècle et ensuite de manière constante. Beaucoup de ses œuvres se retrouvent de nos jours en Suisse entre autres à la Fondation William Cuendet & Atelier de Saint-Prex, au Fonds des estampes du Professeur Decker déposées au Musée Jenisch.  L’actualité du créateur n’est jamais superfétatoire et l’exposition du musée de Vevey (à l’occasion de son 25ème anniversaire) devenait une nécessité. Dürer est l’exemple parfait d’un artiste contemporain : il copiait, citait mais en même temps réinventait et diffusait si bien que son ambition comme son propos le rapproche de l’art d’aujourd’hui.

 

 

 

Certes l’œuvre est fortement contextualisée : néanmoins elle fait écho à nos préoccupations. L’exposition de Vevey réunit entre autres des « citations » de l’œuvre de Dürer par des plasticiens contemporains. Philippe Decrauzat (« Melencolia, 2003), Damien Deroubaix, Vidya Gastaldon (« Acid Jungfrau », 2007)Jun, Vera Molnar, Jean Otth, Robert Ireland ; Alan Huck (« Ancholia », 2011) prouvent combien Dürer nourrit l’art helvétique contemporain. De tels créateurs font perdurer l’esprit de celui qui créa l’exaltation de l’humain à travers la perfection formelle. Son intérêt pour l’Antique et l’expression dramatique prouvent combien il dépassa les graveurs de la Renaissance italienne. Les Andrea Mantegna, Jacopo de Barberi font figures de pâles épigones par rapport à celui qui demeure un inspirateur pour les artistes contemporains.

 

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Ils puisent dans l’important corpus à la fascinante étrangeté à la fois des motifs, des langages et une esthétique et trouvent une manière de s’éloigner de «la trivialité positive» qu’abhorrait Baudelaire comme d’atteindre une forme de quintessence de la présence par la puissance sidérante de la gravure et du dessin. Les deux  techniques s’avancent toujours en un souffle mystérieux et lumineux. Une force s’y érige contre les ombres crépusculaires par la présence et la hantise de fantômes dont l’aura crée un sentiment de prise presque tactile sur ce qui nous est le plus proche, le plus immédiat, le plus intime. Dans la fable Dürer se pousse une expérience d'épuisement des choses et de l'image qui ne peut que « parler » à l’art contemporain. Ce travail offre donc une double possibilité paradoxale : tarir des flots éphémères pour les remplacer par d’autres plus éternels tout en soulignant un « vide » sidérant et paradoxal. Il rappelle celui dont parle Beckett  "Vide, rien d'autre. Contempler cela. Plus un mot. Rendu enfin. Au calme". Il fait aussi ressentir un temps qui n’a plus de prise sur les choses : un temps à l’état torturé mais tout autant épuré.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret


(seconde gravure : Ph. Decrauzat)

 

10/10/2014

L’art helvétique : dilemme et ouvertures

 

Loye alexndre.jpgL’art suisse ne déroge pas à la règle commune : il est entré dans l’ère de la consommation entamée par Warhol et annoncée par Duchamp. C’est d’ailleurs pourquoi de ce dernier "on" a retenu le "ready-made" plus que la peinture même si elle est beaucoup plus intéressante. Cela ne veut pas dire que selon un écrivain célèbre  « on est un con ». Il est simplement embrigadé au même titre que l’art dans un modèle économique mondialisé. Ce dernier efface les écoles au profit de styles capables d’être consommés  rapidement au sein d’un univers d’hybridation systématique. Art et économie en Suisse comme ailleurs ne se tournent en rien le dos. Ils ne se sont jamais ignorés : l’un fait l’autre et vice versa.

 

S’il n’est pas forcément capitalistique l’art reste néanmoins forcément « dans » le capitalisme. Mai-Thu Perret, John Armleder - pour rester en terre helvète et même à leurs œuvres défendant - sont là pour le prouver.  Le monde du beau demeure donc celui des investisseurs. Ils prêtent  d’ailleurs de plus en plus d’intérêt à sa version contemporaine. Lors des grandes ventes aux enchères de  Sotheby, Basquiat « vaut » plus que Monet, Warhol que Picasso. Pour certains cela est la preuve d’une « déculturisation » de l’esthétique. En tout état de cause l'art demeure un signe d'ostentation (même si les œuvres dorment dans des coffres-forts). Son  prix devient le signe pertinent de sa « valeur »  au moment même où plane une incertitude sur sa qualité.

 

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La Suisse reste un lieu où les échelles esthétiques se brouillent. Certaines galeries répondent aux exigences de résidents qui cherchent dans l’art une valeur refuge. Elles sont devenues à Genève, Lausanne, Zurich, Bâle, etc. des hauts lieux d’un art de la spéculation. Pour autant à côté des stars « bancables » le pays regorge d’artistes peu connus ou méconnus. Ces expérimentateurs de beautés inédites s’adressent au goût de l’amateur et ne réduisent pas l’esthétique à un effet d’ameublement ou de richesse. Poussés sans doute par l’appel d’air crée engendré par un marché qui donne à l’art une extension, ces jeunes créateurs proposent à des prix très accessibles des œuvres au fort potentiel créatif. Certes Art-Basel, comme La Documenta de Kassel, la Fiac de Paris, etc. les ignorent : néanmoins galeries et autres structures culturelles suisses les défendent et les proposent aux regardeurs avides de beauté, de vertiges, de lumières et pour lesquels l’art n’est pas une question d’argent.

 

Ce blog depuis sa création garde pour simple but de les accompagner sans chercher forcément à prétendre savoir à quelle(s) logique(s) répond l’art helvétique. Il est impossible de trancher de manière simple une telle question qui par ailleurs dépasse la frontière des cantons. Néanmoins à l’étiolement des convictions et à l’exil des artistes suisses de naguère ont succédé un étoilement des foyers suisses de création et un refus de l’hermétisme. Décomplexée, la  nouvelle génération  - ce n’est pas l’âge des artistes qui est visé ici - est celle du désarroi dépassé, de l’ouverture à diverses formes de marginalité, le retour à la sensualité, au rire, à l’imaginaire plus ou moins débridés. La plupart des artistes évoqués dans ce blog répondent à ce critère. Mais à titre d’illustration plus précise le collectif de Lausanne « art&fiction » réuni autour de Stéphane Fretz reste le modèle parfait de ce qui se joue en Suisse aujourd’hui : diversités des voies créatrices, osmoses fréquentes entre art et poésie, utilisations de références hybrides, nécessité parfois de déconcerter pour signifier. Et ce non en milieu hostile à l’art - la Suisse ne l’est pas, bien au contraire - mais afin de créer diverses machineries « célibataires ». Elles répondent aux pesanteurs accrues qu’imposent des signatures dominantes et leurs langages de plus en plus semblables à des machines aveugles ou affolées.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Oeuvres d'Alexandre Loye et Marcel Miracle.