gruyeresuisse

14/02/2018

Foucault et Blanchot : l’homme dans la langue

Foucault .jpgL’impersonnel, le neutre que Blanchot insère dans le discours n’ont cesse d’interroger Foucault. Son archéologie du savoir se trouve interpellé par cette invitation à penser le sujet non comme intériorité mais extériorité là où le moi n’est même plus « persona » mais personne. En ce sens le philosophe salue - dans le numéro de « Critique » consacré à Blanchot - en l’auteur de « Thomas l’obscur » un maître même. Néanmoins il s’empresse d’ajouter à propos de son impersonnel qui invite à penser le moi non comme fondement mais comme distance : « Il faudra bien un jour essayer de définir les formes et les catégories fondamentales de cette « pensée du dehors ».

Foucault 2.jpgLa dissolution du sujet dans la pensée de Blanchot, Foucault tente de la rapprocher du néo-platonisme où elle n’a pas forcément son fondement. Mais le philosophe, marqué par ses recherches historiques suppose qu’elle est née de cette pensée mystique qui selon lui « a rôdé aux confins du christianisme » et qui s’est « peut-être s’est-elle maintenue, pendant un millénaire ou presque, sous les formes d’une théologie négative ». La culture occidentale via Plotin ou Maître Eckhart serait donc à la source de cette pensée des marges.

Foucault 3.jpgNéanmoins l’émergence du neutre et de l’impersonnel chez Blanchot n’est pas celui qui apparaît dans la grammaire de langue grecque. Cette négation ne demande rien à personne pour personne. Et Blanchot le précise dans « Celui qui m’accompagnait pas » : C’était le tranquille sourire de personne, qui ne visait personne et près duquel on ne pouvait séjourner près de soi, non pas un sourire impersonnel et peut-être même pas un sourire, la présence de l’impersonnel, l’acquiescement à sa présence ».

Foucauld 4.pngIl existe donc chez l’auteur du « Pas au-delà » un « pas du pas » que Foucault était moins apte à saisir qu’un Beckett. Ce dernier trouvera là le fondement de son appréhension d’un monde sans monde signe sinon celui de la crise du sujet et de ses origines.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Foucault, « La pensée du dehors », Editions Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2018, 64 p., 13 E

12/02/2018

Martin Bodmer : bibliophilie et traduction

Bodmer.jpgBarbara Cassin et Nicolas Ducimetière ;« Les Routes de la traduction. Babel à Genève », Gallimard, 336 pages, 39 €

 

 

 

 

 

Bodmer2.pngLe bibliophile zurichois, Martin Bodmer (1899-1971) et ancien vice-président de la Croix-Rouge, avait un rêve : rassembler les livres majeurs du génie littéraire selon cinq piliers : la Bible, Homère, Dante, Shakespeare et Goethe. Dans cette entreprise les versions en multiples langues possèdent une place de choix. Manière de ramener sur le devant de la scène les traducteurs ces oubliés de la littérature. En dehors de quelques brillantes exceptions - : Baudelaire traducteur de Poe, Goethe et sa version du « Neveu de Rameau » ou Nerval interprète du « Faust » de l’auteur allemand - ils sont relégués au rang de tacherons.

Bodmer 4.jpgGoethe fut d’ailleurs un de ceux qui défendirent les traducteurs en reprenant un concept (formulé dès 1772 par August Ludwig Schlözer) de « Weltliteratur » (littérature universelle). Il fournit le socle, la racine du travail du bibliophile qui reprit dans son entreprise cette notion  « portée » par les universités allemandes au XIXe siècle en constituant un âge d’or de la traduction. La bibliothèque de Martin Bodmer en est donc l’illustration parfaite. Afin qu’elle ne soit pas dispersée il créa sa fondation à Coligny qui présenta il y a peu l’exposition « Les Routes de la traduction. Babel à Genève ».

Bodmer 3.jpgL’ouvrage publié par Gallimard en est le catalogue. Il est abondamment illustré. Bodmer avait réuni une extraordinaire collection étendue dans le temps et dans l’espace. S’y découvrent les livres précieux dont et par exemple la traduction française de la Rhétorique d’Aristote (1675). Les nombreux textes qui segmentent ce beau livre sont écrits par des spécialistes de la traduction dans l’Égypte, en Grèce, à Rome etc. Il existe là des bien des trésors cachés et souvent invisibles par le commun des lecteurs. C’est là une fête pour le regard et l’esprit.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

11/02/2018

Nobuyoshi Araki : cordes et pétales

Araki 3.jpgNobuyoshi Araki transforme les codes et stéréotypes du médium photographique comme celui de l’érotisme et du bondage. Il intervient parfois sur ses propres négatifs ou recouvre parfois ses images de calligraphies ou de peintures, dans un geste audacieux, souvent teinté d’humour. Même en fragments le corps échappe au morcellement.

Araki 2.jpgPoses et prises créent moins le rêve et fantasme qu’elles ne sollicitent l’imaginaire. Fidèle à toute une tradition japonaise Araki cherche le réel du rien et dans le rien le retour du geste qui touche. Le corps et sa prise deviennent la magie du réel. Lèvres entr'ouvertes parfois les corps semblent nous comprendre comme ils comprennent une forme d’amour, de communauté, d’entente tacite.

 

 

Araki 4.jpgIl en va de même lorsque les fleurs trop ouvertes laissent suinter une humidité. Tout cela demeure trouble et fascinant. L’œuvre - dont l’exposition de New York offre une superbe rétrospective - reste le véritable journal intime de celui pour qui « photographier est avant tout une façon d’exister ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Nobuyoshi Araki, Musée du Sexe, 233 Fifth Avenue New York, février-avril 2018.