gruyeresuisse

31/01/2015

Houellebecq et la photographie

 

 

 

 

Houellebecq.jpgMichel Houellebecq, "Before Landing", Chez Higgins éditions, Montreuil.

 

 

 

Houellebecq 2.jpgA mesure que ses fictions perdent en force, Houellebecq – conscient de cette dilution – passe aux images pour continuer à dénuer le réel. Celui qui  ne peut pas se détacher de ses lignes traverse des lieux interlopes  sans personne à l'horizon. Nul acteur de vie ne serait-ce qu’un moment. A l’infini d'une parole retournée sur elle-même fait écho l'image vide. Elle épuise le réel où chacun est tombé  lorsqu'il était tout petit. Photographier comme Houellebecq le fait ne prétend  pas changer le réalité ou en en sortir. Juste contempler  les lignes de fuite et les axes majeurs. Preuve que la fuite elle-même est un art lointain. C'est aussi une mise en demeure. Houellebecq ne peut faire autrement. Il s’est condamné à succomber à cette fragilité. Il est coupé du monde  même s'il le respire. Il ne le rêve pas. Rêver  serait croire voir ce qui se cache derrière. Bien plus que l’espace c’est le temps que le créateur tente de comprendre comme s’il pouvait atteindre  un “ temps pur ” qui n’appartiendrait qu’à lui : un temps sans conscience, un temps des premiers êtres. C'est à ce luxe que la société refuse que le photographe s'astreint. Qu'importe si sa force est bloquée et si leur auteur ne cherche pas à théoriser ses images. Elles suivent le langage de la fiction et montre ce que les mots ne peuvent (plus ?) suggérer.  Dans le silence de l'image l'écrivain ne peut pas mentir.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:16 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

29/01/2015

Sniff, Sniff


Tingely.jpg« Belle Haleine - L'odeur de l'art », Museum Tinguely, Bâle,11 février - 17 mai 2015

 

 

 

Sur le clavier des sens de l'art plastique l'odeur est la belle délaissée. Contrairement à ce que pensait Baudelaire les parfums ne répondent pas (ou très rarement) aux sons ou autres stimuli. Pourtant, les odeurs évoquent, subjectivement et/ou culturellement des émotions, des souvenirs et associations. La fameuse Madeleine de Proust est toujours là afin de le rappeler. Mais  pour la première fois (sauf erreur) une exposition place l’odorat au centre de la perception esthétique. Les responsables de cette audace ont par ailleurs la bonne idée de casser un dogme. Lorsque l’art recourt à des stimuli olfactifs, c’est souvent de manière subversive. Les odeurs se veulent en art le plus souvent provocatrices, sulfureuses et repoussantes. On a souvent glosé sur « l’art et la merde » voire sa fabrication avec la fameuse « cloaqua » de Delvoye. A l’inverse lorsque l’odeur  est « bonne » elle s’isole dans un secteur particulier : celui de l’univers du luxe où elle se transforme en parfum.

 

 

Cloaca600.jpgL’exposition tente donc de répondre à la question : que se passe-t-il lorsque le nez devient le vecteur principal de l’expérience artistique ? Les conservateurs ont fait appel à des œuvres et installations notamment de  Duchamp, D. Roth, Ruscha, Soares ou Tolaas pour répondre à ce problème. Le tout est complété par un cinéma olfactif et un vaste programme interdisciplinaire. L’exposition prouve que  faire éprouver l’odeur et  le parfum est une entreprise délicate mais pas impossible. Elle permet d’évoquer l’impalpable, l’absence.  Et peut-être l’indispensable et le plus fort : «De ce qui ne reviendra plus, c’est l’odeur qui me revient», écrivait Barthes tandis que  qu’ Elisabeth de Feydeau rappelle que les «mots sentent». L’art trouve ainsi à Bâle sa dimension la plus méconnue, son inconscient (collectif ou non). « Le parfum c’est l’odeur d’homme » disait Giono. L’exposition souligne qu'il est aussi celle de l’art. Sans forcément se transmuer avec le  N° 5 de Chanel en effluves  ni se réduire aux miasmes de la déjection ou de la putréfaction.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

19/01/2015

Christian Bernard : collection privée et musée

 

Mamco Bon.jpgChristian Bernard, « 12 notes à propos de 2 collections privées », Walden n press – Trémas.

 

 

 

Sous le titre modeste de son texte, le directeur du Mamco - qui est sans doute l’un des mieux placés pour le faire -  interroge le rapport entre collection privée et musée. Et ce dans le domaine des arts contemporains toujours plus difficiles à collationner que les productions antérieures. L’auteur prouve que sous le nom générique de collectionneur se cache une pluralité (parfois de lourde de névroses) qui néanmoins peut se synthétiser ainsi : « le bon collectionneur est celui qui s’accommode de la conscience malheureuse de ses lacunes et de ses faiblesses ».  Néanmoins pour lui et dans la relativité de son existence « les limites de son entreprises lui font en retour un reflet appréciable de gain et de désir ».  Passant de la sphère privée  « où les œuvres tendent leur miroir silencieux aux hôtes qui s’y regardent sans témoins » à la sphère publique du musée le regard change forcément. Il n’est pas pour autant pipé ou en perte de qualité. La « base » n’est plus la même. Pour certains cette vulgarisation  comme le note ironiquement Fabienne Radi « mélange le propre avec le sale, le brillant avec le stupide, le cruel avec le cru ».  D’autant que les musées ressemblent parfois à des chapelles funéraires qui dévitalisent l’art entrain de se faire. Le commissaire d’exposition joue parfois à l’embaumeur. Il fait des corps vivants de l’art le reliquaire de technologies ou l’offrande d’objets manucurés pour l’au-delà. Les scénographies visent parfois le cosmétique d’une impeccabilité même lorsqu’il s’agit de proposer ce qui est le plus roide.

 

mamco 2.jpgToutefois, au sens de l’intime que la collection privée porte en elle, répondent les rendez-vous sociétaux de l’intelligence partagée lorsque les propositions artistiques échappent au spectacle ornemental  d’un marketing  muséal. Certes ce dernier tente de lutter contre le déficit financier que portent en eux les évènements culturels. Ils doivent tenir compte de deniers publics dont le retour sur investissement n’est calculé que sur le nombre d’entrée et la vente de produits dérivés. Christian Bernard et son équipe - dans un travail passionné et de longue haleine -  lutte  contre cette propension. Il sait que le bénéfice d’une exposition revient à prendre l’art au sérieux (même dans ses jeux). Pour autant son livret n’est pas un plaidoyer pro-domo. Au parcours privé il substitue une traversée publique forte d’incompréhension (parfois) mais aussi de progression. Le musée peut en effet garder « le sens du proche, de l’intime, du non spectaculaire » même si tant d’institutions cultivent le clinquant. Résistant à la mode,  à la chapelle funéraire et à la médiatisation à tout crin le musée peut ouvrir à des rendez-vous singuliers, à une vie au parfum de « quotidienneté que les œuvres acquièrent parfois dans leur vie d’avant musée ». Une telle institution n’en propose pas la survie mais la « sur-vivance ». Elle offre des dialogues ouverts au plus grand nombre et loin des spéculations. Cela devrait aller sans dire. Le rappeler demeure toujours nécessaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret