gruyeresuisse

03/02/2020

La poésie articulaire de Franz Mon

Mon 2.jpgFranz Mon, "Traces d'articulations", MAMCO Genève à partir du 28 janvier 2020.

Né à Francfort-sur-le-Main en 1926, Franz Mon est l’un des pionniers des mixages visuels entre la littérature et l’art. Dès 1950 parallèlement à ce qui se passait dans l'art sonore, spatialiste, et concret. Le titre de l'exposition est un rappel de premier livre de Mon : "artikulationen"  (articulations ), 1959). Elle rassemble des exemples de chacune de ses expérimentations qui lient le langage à l'image par des collages. Il deviennent la transition entre poésie et art visuel comme le prouve son poème-alphabet « ainmal nur das alphabet gebrauchen » (1967).

Mon.jpgLa création interdisciplinaire et une nouvelle esthétique hybride (poétique, typographique, picturale et acoustique) prennent donc essor. Et  dans le livre "Wie was begann" («Comment cela a commencé»), l'artiste précise l'embrayeur de ses premiers travaux : «L’art et la littérature vont de pair avec la redécouverte et l’évaluation de l’apport de nos prédécesseurs des années 1920.» C'est donc dans la suite du dadaïsme, de Kurt Schwitters et plus avant du pré-surréalisme de Guillaume Apollinaire que l'auteur et artiste recrée un sens et un vision de type poésie concrète qui reste éloignée de toute poésie mécanique, statistique, permutationnelle, etc.. Elle demeure centrée sur la vie là où les corpuscules linguistiques deviennent des sortes de paysages abstraits.

Mon 3.pngFace à ceux qui affirment qu'il n’y a pas de pensée dans la poésie nouvelle, Franz Mon prouve que les mots, les syllabes, les cellules de la langue parviennent à prouver qu'elle existe à partir de signes insérés au cœur de l'art. Le créateur utilise tout ce qui ressemble aux premiers en se servant comme matériau de base ceux la presse quotidienne. Il développe son approche selon trois axes : la poésie expérimentale, les collages et les pièces radiophoniques. L'artiste provoque divers remodelages de la lisibilité, de la compréhension et de la perception des signes selon une abstraction aussi physique qu'abstraite. Se scellent de nouvelles alliances en une aventure d'ascèse et de débordement

Jean-Paul Gavard-Perret

02/02/2020

Amiel et les autres diaristes suisses aux "Moments littéraires"

Suisse 3.jpgLes Moments littéraires - n° 43, "Amiel & Co" et Henri-Frédéric Amiel - Élisa Guédin "Correspondance 1869-1881", Les Moments littéraires - hors-série n° 3, Paris, 2020.

La Suisse apparaît comme une terre d’élection pour l’introspection. Jean-Jacques Rousseau avait ouvert la voie avec ses "Confessions" et Amiel Amiel l'a suivi avec son monumental "Journal" dont le manuscrit de 16 000 pages a été publié en douze volumes aux éditions L’Âge d’homme (Lausanne). Puis sont arrivés les "Semaisons" de Jaccottet, les "Carnets" de Georges Haldas mais aussi Maurice Chappaz, Alexandre Voisard, Gustave Roud, Alice Rivaz, Ramuz, Anne Brécart, Corinne Desarzens, Jean-François Duval, Alexandre Friederich, René Groebli, Roland Jaccard, Jean-Louis Kuffer, Douna Loup, Jérôme Meizoz, Jacques Mercanton, Noëlle Revaz, Jean-Pierre Rochat, Daniel de Roulet, Catherine Safonoff, Monique Saint-Hélier, Marina Salzmann, François Vassali,, Jean-Bernard Vuillème, Luc Weibel. En dehors des écrits d’Amiel, Ramuz et de Saint-Hélier, aucun de ces extraits de journaux ou de carnets intimes n’avait été publié. Et un cahier photographique de 8 photographies de René Groebli témoigne de l’apport de l’image dans la démarche autobiographique

Suisse 5.pngGilbert Moreau - fondateur et directeur de la revue "Les Moments littéraires" - et Luc Weibel - historien et écrivain, auteur entte autre de "souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande" . et "Les Petits Frères d’Amiel : entre autobiographie et journal intime" (Les deux chez Zoé, Genève) - publient les 144 lettres ( inconnues jusqu’à ce jour, récemment retrouvées dans une maison de campagne genevoise) qu'Amiel a échangé avec une jeune femme rencontrée chez l’un de ses collègues universitaires, Élisa Guédin. L’imperturbable candidat au mariage désirait-il l'épouser ? Élisa le prévient : il n’en est pas question :  « Homme ne puis, femme ne daigne, âme suis. » ecrit-elle pour mettre fin à ses illusions et prétentions.

Suisse 6.jpgL'échange tourne alors autour de la qualité de leur relation ( nommée « amouritié » par Amiel), leurs lectures, idées, activités, voyages et rencontres. Habile et mâdré Amiel pratique un marivaudage. Élisa tient un discours plus "noble". Elle est en quête d’une vocation. Amiel lui suggère de s’orienter vers la littérature pour ses qualités d’analyse et de style. Mais elle veut se consacrer aux déshérités. Mais ses propres ambitions tournent court : elle tient à ses habitudes de luxe et ses séjours dans des stations thermales à la mode. Brillante elle s’exprime avec talent et parsème ses propos de références littéraires. Quoique  parfois agacé par le talent de sa correspondante dont il admire l'expression, Amiel recopie plus d’un passage de ses lettres dans son journal.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Phrase - phases sans emphase ni anaphore : Gilbert Bourson

Bourson.pngLe temps dresse entre nous et les œuvres du passé une manière de les couler dans un bronze qui n'est pas forcément le bon. Et, en pensant au travail sur la langue de Guyotat (et implicitement de Joyce), Bourson a relu l'épopée grecque qui écrit-il "implique le sexe dans le bordel conflictuel de l'histoire". Tout se joue en effet "autour du cul d'Hélène". Mais la charge érotique du récit premier fut jadis effacée au profit de conflits politiques. Manière de cacher non seulement les seins qu'on ne saurait voir mais aussi les turpitudes des réservoirs de pulsions et de domination auxquelles la politique et la guerre tiennent lieu de cache-sexe.

Bourson 2.pngEn une seule phrase qui débute avant les premiers mots de texte et va se poursuivre après son terme provisoire, Gilbert Bourson illustre combien sous le joug guerrier se déploie le noeud sexuel que les termes polémologiques et militaires maquillent. Ce livre est donc celui de la chair en tous ses états - fruit vert ou pourriture. Il est celui des métaphores et des nouvelles métamorphoses que l'auteur accorde au récit primitif.

Bourson 3.jpgDans cette longue phrase - qui semble dénoter le titre même de "phases" - le point d’appui reste introuvable mais il "tient" par la somme du corpus et son mouvement des corps. Celui d'Ulysse et les autres jusqu'au "bouillant Ajax chanté par Offenbach". Tous attendent que quelqu’un vienne les rejoindre dans les boucles de leurs barbes. Sous prétexte de guerre ils rêvent de pouvoir basculer celles ou ceux qu’ils aiment à l’intérieur d'eux-mêmes. Ou en dehors. Preuve que l'histoire d'amour n'a pas de fin. Elle dépasse le temps d'où la nécessité des récits mythiques dont ce texte indique des "Phases".

Jean-Paul Gavard-Perret

Gilbert Bourson, "Phases", préface de Philippe Thireau, coll. "Tinbad - Chant" Tinbad éditions, Paris, 2020, 80 p., 13 E.