gruyeresuisse

14/12/2017

Redécouvrir Jürg Kreienbühl


Kreinhenbul.jpgNé à Bâle et après des débuts d’études de biologie à l’Université de sa ville, Jürg Kreienbühl s’inscrit aux Beaux-Arts qu’il abandonne pour suivre une formation de peintre en bâtiment. Il quitte la Suisse, part en banlieue parisienne où il peint des décharges, des cimetières et des cadavres d'animaux en décomposition. S’installant en 1958 dans le bidonville de Bezons, il vit dans la carcasse d’un bus et dans le dénuement. Il réalise le portrait de ses semblables, amis et perdants. Ayant vendu quelques toiles il s’achète son "atelier-roulotte" mais continue à vivre parmi les exclus des « fossés » et peint marginaux, prostituées, clochards et infirmes.

Kreinhenbul 2.jpgGraveur et  lithographe il produit de manière compulsive portraits et natures mortes, paysages : vieille manufacture, chantier, trésors abandonnés de la galerie de Zoologie du Jardin des Plantes de Plantes, centrale nucléaire, port, brasserie (« Warteck » de Bâle), le jardin enchanté de Bernhard Luginbühl, montagnes. Peintre expressionniste sous évalué, Jürg Kreienbühl a su montrer la destruction, la décrépitude sans concession afin de souligner les ravages de l’urbanisation. Peu a peu son œuvre trouve  sa juste place en France comme en Suisse. Face à l’insignifiance formaliste, l’intellectualisme vide ou dérisoire elle confronte au réel de manière violente mais poétique pour rappeler l’humanité en déshérence. La rébellion ne passe pas ici par le procédé, la critique rhétorique, la transgression cérémonielle. Elle est plus incisive, ardue, impertinente. Irrécupérable - comme ceux que l’artiste a tirés de l’oubli.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Dans la place", Pavillon Carré de Baudouin, Paris, jusqu’au 23 décembre 2017

 

10/12/2017

Roger Ballen et Asger Carlsen : quand le "ça" parle

Ballen.jpgRoger Ballen et Asger Carlsen s'amusent à distordre les corps, percer la psyché et renverser le portrait afin d'y joindre l'humour à l'animalité, le mixage des genres et le brouillage des mœurs. 23 ans séparent le Sud Africain et l'Américain mais ils partagent le même goût pour le côté noir du psychisme et de la condition humaine. Travaillant entre eux à distance grâce aux nouvelles technologies ils ne renoncent pas au "vieux" collage dadaïste et poursuivent son esprit à travers des photos collages, montages ou démontages. Jouant du grotesque, du macabre, du monstrueux et du sinistre ils s'en amusent afin de créer, face aux beautés et genres standards, leurs dysmorphies.

Ballen 3.jpgManière pour eux, comme chez les Dadaïstes, de se rapprocher d’un monde plus sain dont ils deviennent les outsiders rabelaisiens par leurs métaphores de la condition humaine. Ayant éliminé les moutons de Panurge ils créent leur abbaye de Thélème propre aux existences excentrées, périphériques. Ils soulignent tout autant par leur absurdité plastique celle du monde. Le comique fait passer la pilule amère de la transgression. Mais l’œuvre est moins cynique qu’on le dit parfois. A moins de prendre ce mot pour introduire des deux artistes dans le cercle des philosophes qui portaient ce nom dans la civilisation grecque.

Ballen 2.jpgJaillit de chaque image une poésie dégingandée et narrative : névroses, paranoïas et schizophrénies du monde occidental trouvent une assise. Le subconscient devient les matières et manières premières des deux moines paillards. Ils ne craignent pas de chatouiller où ça fait mal mais restent moins intéressés à des luttes spécifiques qu’à la remise en « formes » du concept d’être humain. L’univers désaxé permet de montrer des situations et des sexualités qui sont souvent anxiogènes. Les deux néo dadaïstes les rendent grotesques. Il faut les prendre comme deux plaisantins essentiels toujours prêts à creuser ce qui se cache sous la surface du surmoi et du moi. Bref en de telles images où les créateurs font flèche de tout bois, le « ça » parle » : il ne bégaie pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Voyeurs et voyeurisme : Kohei Yoshiyuki

Yoshiyuki.jpgLe photographe nippon Kohei Yoshiyuki est célèbre pour ses photographies en 35 mn, avec caméra infra-rouge et flash. Doté de cet arsenal il traque celles et ceux qui hantent la nuit les parcs de Tokyo pour des rendez-vous romantiques ou payants et surtout pour suivre les voyeurs qui, en de tels lieux, n’hésitent pas à porter mains fortes (ou douces) aux "actants". Certains s’engouffrent tout entiers sous les buissons, d’autres les poussent pour prendre leur place.

Yoshiyuki 2.jpgLa photographie appelle sa contradiction : est-elle voyeuse ou dénonce-t-elle cette pratique. L’hésitation et le doute sont permis au sein d’une démarche qui ne demande qu’à boiter, qu’à déboiter et donne au regardeur une position inconfortable. La critique d’une forme de contemplation est elle-même contemplative. Une jupe laisse voir entre ses laps certaines intimités mais l’image est en partie parodique. Il y a là une tentative désespérée résumée par Camille Moravia: « La vie ne tient qu’à un fil. Faut qu’on s’mélange, qu’on s’emmêle et s’enroule comme des ficelles. La vie ça a d’ces coups d’cravache. Il faut qu’on s’colle peau contre peau, chair contre chair. Faut qu’on s’incruste car la vie parfois elle est pas juste ».

Yoshiyuki 3.jpgSi bien que sous le faussement anecdotique et le passablement primesautier tout prouve que divers types d’avidités peuvent être maladives ou absolues mais jamais idéale. Le photographe ne tranche pas. Pas plus qu’il ne cherche à embellir les situations ambiguës. L’ensemble donne une impression de solitude, de tristesse et désespérance. La misère sexuelle s’affiche et ne suscite pas la germination des fièvres : les corps en déséquilibre sont en déliquescence. Les jardins d’Eden ressemblent à un enfer nocturne. Derrière des bosquets, à travers les vêtements ou dans la nudité se créent des chorégraphies aux délices aussi provisoires, qu’entravés et approximatifs.

Jean-Paul Gavard-Perret

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