gruyeresuisse

04/04/2018

Torbjørn Rødland : l’ancien et la nouvelle

Rodland bon.jpgLes photographies de Torbjørn Rødland sont des fleurs inattendues, des glaïeuls incendiaires mais toujours subtils. Le photographe ordonne le monde mais comme s’il repassait par un certain chaos pour lui accorder une nouvelle chance

Rodland 3.jpgIl arrive que certaines femmes soient « les très chères » de Baudelaire qui ne gardent que « leurs bijoux sonores ». Mais d’autres - comme le photographe lui-même - cultivent l’aporie jusqu’à l’humour. Elles sont même prêtes à donner leurs cheveux pour que les Trump se prennent pour des Beatles.

 

rodland 2.jpgC’est dire si les femmes se moquent des pouvoirs. Sans doutes parce qu’elles gardent celui de rester érigées. Mais l'homme est voué à "l'alternance incompréhensible" (P. Quignard). C'est pourquoi le pouvoir est un problème masculin. Il caractérise sa fragilité, sa faiblesse, son anxiété. A l'image de son éjaculation dont la volupté est une perte. Ce qui en résulte est tristesse et tarissement sauf si Torbjørn Rødland - passant par là - les sublime.

Jean-Paul Gavard-Perret

Torbjørn Rødland, The Touch That Made You », Fondazione Prada, Milan.

 

02/04/2018

Bob Carlos Clarke et les frénétiques

Clarke 3.jpgLe photographe britannique Bob Carlos Clarke est considéré non sans raison comme sulfureux et est connu pour ses clichés sensuels, fongueux mais sombres. Certes les prises sont sans équivoques : sous des doigts la pression d’un soutien-gorge agonise, les couples « s’enlanguent » et s’alanguissent, déferlent en des successions d’étreintes pour atteindre des limites extrêmes. Les peaux sourient aux mains qui invitent à traverser de deux vers le un.

Clarke 2.jpgClarke ose donc l’approche des territoires de l’intime interdits et suaves, histoire autant de s’envoyer en l’air que de s'éloigner de toutes les règles et obligations sociales. Pour preuve le rouge du désir n'est traité qu'en noir et blanc afin de souligner un ordre particulier fait autant de perte que gain en des torrents qui se passent de lits. Le photographe inscrit le mouvement sinueux de courants innombrables là où bien des frontières étaient transgressées momentanément dans les années 90 du siècle dernier. La fureur de vivre semble animée d'un seul souci : il n’y a plus de temps à perdre autour des écrous noirs où se défont les cambrures.

Clarke.jpgL'amour rend-il la liberté ? Pas sûr. Il permet néanmoins une pause ou plutôt un défouloir aux pulsions adolescentes dans les bals de lycéens de Cork ou dans les parcs et les discothèques de la ville. L’alcool, la musique, les vêtements aisés à retirer font le reste : ils permettent à une explosion sexuelle de prendre corps face l’éducation compassée entre autres des écoles privées britanniques. Afin d'y résister, demeurent les plus longs des baisers. Bien d'anciens élèves de tous les pays peuvent s'y retrouver.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bob Carlos Clarke, "The Agony & The Ecstasy", Editions, Jane & Jeremy, Londres, 2018, 90,00 £

01/04/2018

David Lynch esthète absolu

Lynch.jpgBaroque, mélancolique et schizophrénique grevé d’acteurs vieillissants et d’enfants tristes, battus, mal traités, le tout dans des images sublimes, « Twin Peaks – The Return » permet à Lynch de laisser un testament crépusculaire peut-être politique et surtout esthétique. L’œuvre constitue plus un film-monde de 18 heures aux multiples arcs narratifs qu’une simple série. Le réalisateur a d’ailleurs tourné le film d’un seul tenant avant de le découper en épisodes qui deviennent la transmission d’un appel autant aux amours impossibles qu’à la guerre.

Du film jaillit un rêve mais sans dire de quel cauchemar. Lynch s’y ressuscite lui-même en un retour magique où il entretient le mystère sur ce qu’il montre et ce dans un registre « sacré » au sein d’une réalité onirique. Tout regardeur peut bien sûr s’amuser à des interprétations et y voir une Amérique des origines, un désert brûlé, un monde kafkaïen. Tel son personnage de Gordon Cole, Lynch y est ambigu, gaguesque. Il crée une attente sans clé sur la terre maudite que serait son pays. Celui-ci est plus d’ombre que de lumière même si les images n’ont jamais été à la fois aussi éclatantes et nettes que parfois sombres et à peine visibles dans « le blanc des yeux et le noir à l’intérieur ». Un chez d’œuvre absolu.

Jean-Paul Gavard-Perret