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28/02/2016

Flamme brûlante au milieu d’un triangle de glace : Paul-Armand Gette

 

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Paul-Armand Gette reste un bouilleur de cru et un brouilleur de cartes. Il prépare de manière la plus soigneuse ses photographies aux fruits inattendus et qui n’ont rien de pétrifiés quel que soit leur âge. L’artiste cultive l’audace et reste à la recherche des sensations primitives. Le tout dans une sorte d’humour qui n’exclut pas au contraire une forme de cérémonial transgressif. Dans la précision formelle et à chaque époque de son œuvre Gette demeure un géomètre et un cavalier. Elle crée un obstacle au pur jaillissement, à la jubilation prématurée auxquels Gette inclinerait par sa sensibilité romantique. Il l’atténue d'un l’humour intempestif.

 

gette 3.jpgSon « toucher » qu’il soit du modèle ou de tout autre sujet le prouve. Sa main glisse sous l’élastique d’un slip féminin et laisse apparaître le foisonnement d’une toison. Mais parfois ce n’est pas la fréquentation des nymphes qui suscite un plaisir affriolant. Néanmoins Gette met toujours la main à la pâte… pour dit-il  « apporter sa petite contribution à la mythologie et à l’art ». Il s’extrait des histoires de famille des dieux antiques et préfère dériver sur les déesses et sur la virginité de Diane. Mais chez lui la mythologie n’a rien de marmoréenne : elle est incarnée. Ce qui l’intéresse restent les chairs roses d’une fraise écrasée sur une peau très blanche à proximité de la toison plus avenante que celle qui, jadis, fut d’or.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Paul-Armand Gette, « Le Toucher », Portfolio édité par URDLA, Villeurbanne.

 

 

25/02/2016

Véronique Bourgoin : dimensions de l'inconnue

 

 

Bourgoin.pngVéronique Bourgoin, Autoportrait pour tous, Texte de Charles Kugel, Portfolio n°54 de la collection "Erotica", Chez Higgins, Montreuil, 200 Euros.

 

Véronique Bourgoin se moque des lieux et des repères : elle les saisit pour les soulever. Ce qui est immuable prend l'écorce de l'éphémère: L’inverse est tout aussi vrai. Les nymphes ne viennent pas forcément à la rencontre du regard. Disons le : elles s’en foutent. Elles préfèrent l’appel de la forêt ou des lieux plus ou moins douteux. Mais une poésie s’en dégage.

 

Bourgoin 2.pngFidèle à sa philosophie esthétique la photographe crée divers état de "déroutations», de soulèvements. Surgit la dimension de l'inconnu mais ici bas, ici même. Se déploie la nudité du nocturne dans l’approche d’une forme de néant ou de vide. De lui, sans doute, part le sentiment du divin - et non l’inverse. Mais Dieu en garde la « pécheresse » ! Elle préserve le regard de toute béatitude exaltante. Car il ne convient pas de faire trop vite abstraction du fini. Rien ne sert de le nier : il revient, il fonde ce que nous découvrons.

 

Bourgoin 3.pngEn un tel portfolio le regard est emporté vers une sorte d'obscurité lumineuse. Elle n'a rien de délétère : c'est la poésie, la « vraie » ; celle qui ignore la mélancolie du réel. Toutefois Véronique Bourgoin en connaît la force désirée qui demeure impalpable. Le rien qu'elle retient est donc lié au tissu du monde. Son impossible approche est soulignée par l'effet de nimbe ou d’ouverture énigmatique vers des fonds insoupçonnés. C'est pourquoi de telles photographies ne se prêtent pas à une lecture évidente : elles projettent vers des errements, des oublis, des "omissions" volontaires puisque dans chaque œuvre reste des parts d’ombres.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

24/02/2016

Henry James : Isabel avait les yeux bleus

 

James.jpgHenry James, « Un portrait de femme et autres romans », Traductions nouvelles, édition d’Evelyne Labbé, La Pléiade, Gallimard, 2016.

 

Avec « Un portrait de femme » (1881) Henry James (encore sous-évalué bien souvent en francophonie) prouve une maîtrise parfaite sur le plan de l’écriture et de l’observation. Plus qu’un Flaubert avec Emma, l’auteur pourrait dire au sujet de son héroïne « Isabel c’est moi ». La comparaison entre les deux auteurs ne s’arrête pas là. Isabel caresse le même romantisme et la même passion pour les « choses de l’esprit » qu’Emma. Mais contrairement à elle, elle y sacrifiera tout : même celles du sexe (que son mari contribua à saccager).

James 3.jpgPassionné par ce qu’il nomme le " grand théâtre obscur " de la psyché humaine, Henry James scrute l'âme, le psychisme, les révolutions intérieures des consciences. Mais son analyse du comportement humain a le mérite de ne pas tout dévoiler. Dans ses Carnets (publiés en extraits dans ce volume) James avoue avoir laissé l’héroïne "en l'air", sans "la conduire au bout de la situation". Mais cela donne à « Un portrait de femme » toute sa puissance. Comme la vie en générale celle de l’héroïne reste forcément inachevée et répond à ce que le romancier écrivait dans la préface du livre " On ne sait le tout de rien ". C’est donc sous une forme complexe et mystérieuse que l’auteur devient un maître du « narcissisme psychologique ».

James pour dépeindre la vie de son héroïne décrit ses perceptions, les intensités variables de ses émotions. L’univers moral reste dès lors bien plus important que les actions proprement dites. L’auteur est - tel une Duras avant la lettre - moins sensible à ce que fait son personnage qu'à ce qu’elle voit, ressent, éprouve dans ses capacité d'absorption ou de réflexion. Mais l’auteur les met en même temps en abîme en feignant de rendre son héroïne quelque peu hautaine, ignorante et attachée à son image.

Ce qui est en germe dans ses "Nouvelles" est magnifié dans un tel roman. Sous le joug et le jeu complexe des relations dites civilisées, en Europe comme en Amérique se découvre les abysses humains. Le vernis des nantis ne cache que la corruption et l’argent reste la richesse la plus avilissante. James crée un univers aussi psychologique que social sans jamais chercher à plaire à un public. Il est en conséquence aussi proche de Stendhal que de Flaubert et possède la même force d’universalisme. Avec une beauté glacée en plus. C’est sans doute ce qui gène certains lecteurs vieux continentaux peut être désarçonnés par la perfection de celui qui reste le romancier majeur du XIXème siècle américain.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 (Photo du film de Jane Campion tiré du roman de James)