gruyeresuisse

12/05/2018

Jean Luc Godard et les empires de décadence, de déclin et de chute

Godard.jpgPoursuivant son travail engagé en 2014 avec « Adieu au langage » ce « livre d’images » est autant affaire visuelle que sonore. Godard s’y inscrit en faux contre le « filmique » cher à Barthes : le son prend ici une valeur intrinsèque par les commentaires de l’auteur, les bruits et musiques, bref par les objets sonores qui traversent son film. L’auteur synthétise sa pensée sans renier des maîtres inattendus (le Savoyard Joseph de Maistre) et les autocitations (« Le Petit Soldat », « Les Carabiniers », « Week-end », « Hélas pour moi ». Mais c’est aussi un film sur la musique et sur la peinture - d’où naît le cinéma – et ici à travers des plans géniaux que la palette graphique repeint » dans des couleurs à la Matisse ou de Staël.

Godard 5.jpgNéanmoins résumer le film à cet aspect deviendrait à trahir cet opus à 4 temps. Il embraye d’abord sur une sorte de variation du « remake » des guerres et des catastrophes. Suit une vision de trains (Shanghai et Berlin Express) dont le défilement devient le parangon du défilement filmique et de l’histoire des images. La « narration » et le montage se poursuit sur les problèmes du Moyen-Orient à travers la lecture (par Godard lui-même) d’extraits d’« Une ambition dans le désert » de l’écrivain démuni et dandy Albert Cossery. Il s’achève sur l’alliance entre le concept de révolution et de la chute de l’image. Un couple est lancé dans une valse vertigineuse : l’homme tombe, il reste la femme. Elle fait la boucle avec l’exergue du film : « les maîtres du monde devraient se méfier de Bécassine : elle se tait ». Mais seule la femme sait tout de leurs massacres dès qu’ils épousent leurs passions d’empire que le film rameute.

Godard 4.jpgCet ensemble apparemment hétéroclite devient le choix stylistique pour créer - à travers les survivances et reprises de divers types d’archives iconographiques intempestives et parfois « sales » et dégingandées mais aussi sans concessions - un montage dans lequel l’image devient une matière modulable. Preuve que cette œuvre n’est pas un livre mais ne se limite pas à un « simple » film. L’image certes est reine mais elle devient la matière d’un immense feu dans la nuit du médium. De l’écran jaillit la voix de Godard plus envoûtante que jamais en ses psalmodies rythmiques au sein d’un flux d’images et de fragments textuels et musicaux que le réalisateur transforme même si trop peu de ses propres plans apparaissent.

Godard 3.jpgChaque fois qu’il filme Godard reste non seulement un essayiste de premier ordre mais le maître absolu de l’image. Celle-ci semble dans la nature même de Godard. Il en est insécable. Mais depuis très longtemps il ne s’en contente plus : sa démarche stratégique et politique ne peut s’en suffire. Godard opte pour un autre centre de gravité afin de pousser plus à fond sa philosophie. Cette attitude (paradoxale ? quasi suicidaire ?) est bien sûr louable mais néanmoins cette absence relative si elle n’est pas préjudiciable au film et son propos, manque au plaisir esthétisant sans doute passéiste du regardeur. Que Godard nous pardonne. Nous savons que dans la civilisation de Bas-Empire dans lequel nous vaquons, il reste un des rares lettrés. A sa révolution politique répond sa ferveur cinématographique sans exemple et dont l’épicurisme a été remplacé par la plus éblouissante des anachorèses.

Jean-Paul Gavard-Perret

Godard, « Le livre d’image », Cannes 2018.

 

 

09/05/2018

Simon Roberts : tours et détours d’Italie

Roberts 4.pngSimon Roberts, « New Vedute », Galerie Heinzer Reszler, Lausanne, du 15 mai au 16 juin 2018.

Fidèle à sa démarche Simon Roberts témoigne d’un intérêt constant pour les rituels sociaux. Utilisant toujours le même protocole, le plasticien scanne des images pour les insérer en un travail de surimpressions en des sortes de constellations ou d’apparitions selon diverses métaphores et pour porter la lumière sur l’ordre ou le désordre des représentations du monde.

Roberts.jpgL’anglais les capte par une perception ironique et foisonnante. Ici le voyage se fait à rebours dans son puzzle: plutôt que d’assembler les pièces, il les mêle. Et avec « New Vedute » Simon Roberts s’est servi de cartes postales touristiques italiennes trouvées dans des marchés aux puces. Toutes ont été écrites, oblitérées et envoyées au Royaume Uni.

Roberts 3.pngPiégeant une image dans une autre le créateur mixe des vues idéales de ruines, de monuments historiques, de plages en incluant des photos de vacances de son père ou ses propres photographies. Une telle série rappelle une plus ancienne « The Last Moment » et ses effets de translucidités. Ce mélange crée une tension et n’est pas sans donner une vision sociale et économique de l’impact touristique. Elle présente aussi une réflexion sur le sens des images sans que l’artiste ne renonce à jouer avec sa propre vision de l’Italie comme il l’avait fait pour son pays.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/05/2018

La Nouvelle Orléans d’Akasha Rabut : femmes entre elles

Rabut.jpgSe promenant dans le « French Quarter » - le quartier touristique de la Nouvelle Orléans - comme dans sa banlieue, Akasha Rabut s’intéresse moins aux paysages qu’aux portraits de celles qu’elle prend un plaisir évident à saisir après avoir créé avec ses modèles - qu’elle nomme ironiquement « des mouches sur un mur » - divers liens affectifs.

Rabut 2.pngLa photographe a trouvé dans le Sud des USA des relations qu’elle ignorait en Californie et à Hawaii d’où elle est issue. Il est vrai que la Louisiane est un des états les plus «colorés » du pays. Mais l’artiste ne s’est pas contentée de photographier de « black magic Women » : elle a partagé des instants de leur vie. Celle qui commença à photographier à l’âge de 14 ans et qui a saisi entre autre naguère la scène punk américaine,  se rapproche ici du monde tel qu’il est même si elle est toujours intéressée par un univers quelque peu marginal tant elle est attirée par les comportements hors des sentiers battus.

Rabut 3.jpgElle a retrouvé à la Nouvelle Orléans des racines mais aussi des catégories sociales ignorées comme les femmes motocyclistes par exemple. Elle a entretenu avec l’une d’entre elles au nom emblématique - True (Vraie) - une relation plus poussée lors de randonnées à moto ou à cheval jusqu’à leur retour à « l’étable » (dit-elle). C’est pourquoi ses photos les plus intimes n’ont rien de photos volées. Et ce, quelle que soit l’âge de ses modèle, avec comme but l’espoir de toujours en savoir plus sur elles au milieu de dérives motoristes comme en diverses fêtes tel que le « Mardi Gras indien ». Avec une telle artiste la confiance est toujours au rendez-vous et cela se voit.


Jean-Paul Gavard-Perret