gruyeresuisse

07/01/2017

Jam : Nègre blanc de la langue


Jam.jpgJam, "Poésies en langue savoyarde" (avec traduction en français par Marc Bron, préface de Rémi Mogenet), Editions Le Tour, Samoëns, 2017, 168 p., 12,00 €.

Jam à travers ses poèmes en langue savoyarde prouve que tout homme reste plus ou moins esclave de lui- même comme le souligna Artaud : "les portes n'existent pas et on ne va jamais que nulle part que là où l'on est" . Le natif de Samoëns caressa l’idée de devenir vicaire savoyard sous l’ombre tutélaire d’un autre « pays », Saint François de Salles, il partit évangéliser l’Afrique avant d’écrire pour seul livre une diatribe contre le colonialisme. Il finit - après un détour parisien où il fut « Inspecteur des cuisines de La Samaritaine » - par écrire des poèmes « patoisant ». Ils représentent son "Cahier du retour au payas natal" superbement mis en espace dans cette superbe édition.

Jam 2.jpgCertes, des deux côtés de la frontière franco-suisse ce qu’on nomme « patois » est mal porté. Romands et Savoyards devaient défendre le français face à d’autres langues officielles. De plus ce qui est considéré comme des digressions secondaires et vernaculaires disparaît irrémédiablement écrasé par la mondialisation. Dès lors le livre de Jam représente le travail mémorial d’un périple initiatique au cœur du Faucigny et ses coutumes ancestrales. Liée au sol la poésie devient la réanimation d'une autre culture dont Jean-Alfred Mogenet (aka Jam) ralluma le feu. Ce n’est plus « Jésus Christ » - surnom accordé par les vendeuses de "La Samaritaine" à l’auteur eu égard à son passé et à sa barbe – qu’il chercha dans ses textes mais un utérus où se conjuguaient les forces masculines et féminines de son Faucigny. L’auteur n’y est plus otage de la langue officielle. Il l’ébranle, la dépasse à travers le "à partir de quoi?" qui fonda son expérience.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

25/12/2016

Révision des poncifs - diamants hors canapé d’Erika Lust


LUTZ.jpgDans « Eat With… Me » une femme en robe rouge a dressé une table sur laquelle un chef sert un repas (poulet rôti, huîtres, fruits indécents, crèmes onctueuses). Il devient le prélude à un autre tout aussi délicieux. L’artiste par ses fantaisies sensuelles transforme les films X. Ils sonnent juste car le sexe n’est pas joué et s’éloigne du porno en refusant ses tropismes d’une banalité crasse.

Erika Lust publie ses films sur son site « Xconfessions » en ne négligeant ni son intégrité artistique ni son sex-appeal. Pour elle le cinéma qu’on nomme adulte, X ou pornographique doit employer des valeurs cinématographiques classiques sans quoi il n’est qu’un sous-produit au lieu de devenir ce qu’il peut être : une féerie sexuelle, pro féministe et engagée. Ce cinéma doit être créé pour les femmes et par autres choses que des seins et des fesses. Il s’agit de prioriser le plaisir féminin : l’attention au détail est majeur. Le diamant ne s’expose pas sur n’importe quel canapé.

LUTZ 2.jpgL’objectif est de donner aux spectatrices qui constituent la moitié du monde le désir d’imiter ces femmes et leur accorder la priorité en leur montrant ce qu’elles n’ont pas vu auparavant et qu’elles ne connaissant pas assez : « Je ne parle jamais de la Pornographie mais des pornographies. Je veux montrer et faire comprendre comment ce qu’on nomme « la pornographie courante » est si complexe et contradictoire et riche et divers » précise l’artiste. La Suédoise lutte contre l’industrie porno qui s’enrichit par ses dégradations de la représentation du sexe. Elle crée son cinéma X. Il possède un pouvoir libératoire en amplifiant la topographie pornographique et en profitant du support du Net.

LUTZ 3.jpgLe corps demeure naturel mais prêt aux débordements de l’imaginaire, aux excentricités qui rappellent combien les aspirations sexuelles sont diverses. Autrement dit, le porno courant a besoin de multiplicité en favorisant l'étrangeté, la différence pour le sortir de son ornière phallocentrique. Certes la physiologie de sexe ne va pas changer, mais ses significations le peuvent. Dans l'attaque du pénis plutôt que du phallus, ce féminisme anti-pornographique classique élude le pouvoir masculin phallocratique et monolithique en créant un autre trouble, un ravissement différent.

Jean-Paul Gavard-Perret

Films d’Erika Lust sur : erikalust.com

 

24/12/2016

Alain Posture : Badiou et la poésie

Badiou.jpgLe philosophe despote est rarement une lumière : surtout lorsqu’il se mêle de poésie. Badiou prouve combien un ratiocinant n’y comprend sauf bien sûr lorsqu’elle raisonne au lieu de résonner. C’est lorsque le poète est menteur dans un beau bar du sens que le rhéteur bat son beurre et dégoise son financement au culte. Le logos est ici comme les pains à la mode : à la farine d’apôtre. Il faut à l'auteur une poésie non vénale mais vénérable, sans varices et dans les orangeries poétiques aucun zeste déplacé. Bref en ces articles compilés Badiou fait du lui-même : un ramdam des scies belles. Il bat son faire pendant qu’il est chaud mais rien de nouveau sous le soleil du logos. La poésie y parait vieille, maquillée en faux cils. La grotte de la squaw poétique reste impénétrable au penseur. Sous prétexte de faire un tri sélectif il n’offre même pas un déca potable : à peine cinquante nuance d’earl grey digne d’un smart aphone, d’un Alainpérieux aux impérities de notable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alain Badiou, « Que pense le poème », Editions Nous, 2016