gruyeresuisse

05/07/2013

Ariane Arlotti : lieux du corps

Arlotti 2.jpgLa photographe Ariane Arlotti vit et travaille à Genève mais elle parcourt souvent le monde. Ses portrais et autoportraits sont d’une qualité rare et d’une extrême exigence  comme le prouvent ses  « Portraits aux fruits », « Portraits aux pierres » ou encore « Autoportraits à deux ». De plus en ses travaux  le regard de l’autre fait partie intégrante de son approche : avec et par exemple « Vous êtes étranger ? À quoi ? » ou « Hétéropride ». Ajoutons que l’artiste a créé parallèlement deux importants collectifs : l’OMR (Organisation mondiale de la réflexion) et l’AAH  (Artistes associés homosexuels). Cet engagement traduit l’intérêt - comme  chez une Nathalie Gassel par exemple - sur le corps dans sa dimension  allégorique.

Tout dans les portraits d’Ariane Arlotti reste à la fois offert mais distancié. Car si la photographe n'a cesse d'entrer dans l’intime de l’autre ce n'est pas pour le hanter mais afin d’en proposer l'altérité. Fantôme ou réalité, l'autre devient moins l'appât que l’abri d’une identité qui demeure néanmoins énigmatique. Celle-ci se définit par les dépôts ou plutôt par les mises en scène de « process » figuratifs. A l’aide d’indices (deux bananes sur le cou d’une femme par exemple) chaque photographie aborde les problèmes de la perception visuelle et la découverte du réel du corps quelle qu’en soit sa nature (féminin, masculin, religieux, sportif, politique) . Toutefois l’artiste se refuse à une simple narration sous ce qui se voudrait une confidence. Sinon une confidence pudique, distanciée.

L’œuvre demeure complexe. Elle dévoile autant parce ce qu’elle montre que par ce qu’elle suggère.  Restent des  bribes, des reflets, des troubles. Ils renvoient implicitement à un hors-champ significatif qu’il s’agit d’imaginer ou sur lequel il convient de réfléchir. Tout demeure, comme l’écrivait Mallarmé,  « à l’état de lueur». Dès lors et pour rester avec le poète « rien n’aura lieu que le lieu » mais il faut le comprendre tel un écran labyrinthique tant les stratégies d’Arian Arlotti impose le questionnement du visible.  

Arlotti 3.jpgEn conséquence l’usage de l'intime n'est en rien un prétexte à des visions romantiques ou fantasmatiques. Il ne se limite pas plus à l’évocation d’une atmosphère néo-réaliste. Chaque photographie demeure une prise décalée capable de prendre le voyeur à son propre jeu. Les  images  errent entre vapeurs et couleurs plombées si bien que le spectateur s’il regarde trop distraitement  peut être roulé dans la blancheur de farine.

La photographe produit en conséquence une œuvre au statut particulier. La créatrice enchâsse sa propre histoire dans la grande question du secret. Celle-ci rebondit sur une autre interrogation : trouver qui est le sujet du sujet. Intérieurs ou espaces publiques deviennent des demeures de hantise et de méditation. L’inquiétude reste donc bien la faille ordinaire de la création photographique. Là où l’évidence pourrait régner tout capote, diverge. Bref Ariane Arlotti fait planer et partager le doute là où tant d’autres croient offrir des évidences.

Jean-Paul Gavard-Perret

28/06/2013

Mario Botta : le plus grand architecte de l'époque

 

«L’homme a conçu des milliers de chaises et continue à en dessiner... et nous nous asseyons pourtant de la même façon...» (Mario Botta).

 

Botta 4.jpgNatif du Tessin, Mario Botta travailla avec Le Corbusier et Louis I. Kahn. Il fut - entre autres - professeur invité auprès de l'Ecole Polytechnique fédérale à Lausanne en 1976 puis professeur titulaire des écoles polytechniques fédérales et membre de la Commission Fédérale Suisse des Beaux-arts mais reste avant tout l’architecte le plus inventif. Il conçoit son art comme fabrication du sens.

 

Le Musée d’art moderne à San Francisco, la rénovation du Théâtre de La Scala de Milan, l’Eglise Santo Volto de Turin, la médiathèque et le théâtre de Chambéry, le Centre Wellness Bergoase Arosa prouvent comment l’architecture tout en étant résolument contemporaine reste le reflet de l’histoire. Tout projet est pour Botta un miroir impitoyable : à la fois du pouvoir, de l’économie  mais aussi de l’éthique. D’autant que le créateur ne met pas l’architecture au service de son autocélébration. Silvio Denz a eu un mot célèbre pour montrer la modestie de l’Helvète lors de l’inauguration du chai du Château Faugère en Saint Emillion  dont il fut le concepteur :  «Jean Nouvel a demandé un gros budget pour dire Bonjour; Mario Botta a dit'Bonjour». Tout est là.

 

Botta 1.jpgLe plus souvent l’architecte se fonde sur le terroir, ses anciennes constructions ou leurs vestiges pour faire dialoguer ses projets avec ce qui existait : la médiathèque de Chambéry est l’exemple parfait d’une telle réussite. Partant de la force du paysage le créateur y développe de solides éléments géométriques qui permettent de souligner l’aspect organique du lieu. Le tout avec une élégance rare. Intéressé par l’art sacré l’architecte se plait à dire  «Si je le pouvais, je ferais seulement des églises et, de temps en temps, des chais». On retrouve là son écho aux deux besoins de l’être : l’esprit et la chair. Mario Botta en devient l’architecte.

 

Mais pour lui «construire un élément fini est ouvrir un chapitre sur l’infini». Néanmoins il reste modeste : «La géométrie n’est rien que le contrôle de la nature ». Cette modestie n’empêche pas la responsabilité. Au contraire : «Si un bâtiment ne supporte pas le mauvais goût de l’ameublement, c’est de la faute de l’architecte» ajoute-t-il. Il s’érige en faux contre les architectes qui se moquent de l’usage auquel toute construction doit répondre. Botta ne se cache pas derrière des alibis « sculpturaux » ou spectaculaires dont la seule ambition est l’utopie conceptuelle et non la réalisation. Ils ont trop longtemps empesé les recherches d’un Rem Koolhass par exemple. Pour Botta construire une maison ce n’est pas construire un musée. D’autant que la vie est toujours plus forte que l’architecture : si une construction ne répond pas à sa fonction elle est vouée à la disparition. C’est pourquoi, en fonction des régions, Botta passe de la brique à la pierre et n’est pas de ceux qui sacrifie à la mode des matières (le verre, l’acier par exemple).

 

Botta 3.jpgPar ailleurs le créateur préfère ancrer ses bâtiments plutôt que de les alléger :  «si je veux faire quelque chose de léger, je fais un avion», dit-il. C’est pourquoi ses bâtiments - même s’ils s’insèrent parfaitement dans un lieu - le transforme. Si bien que chaque bâtiment dessiné par Botta devient le lieu du lieu.  Et ce non par souci de faire décor mais parce qu’il ne cesse d’interpréter les besoins et les valeurs d’une société tout en imposant les formes susceptibles de résister au nivellement de la mondialisation de l’architecture comme du monde. Le créateur refuse de se soumettre à un repli utilitariste. « Si l’espace est donné par l’histoire et non par l’architecture, je cherche néanmoins des significations qui vont au-delà de la demande fonctionnelle». Pour lui Paris n’est pas Berlin et ses œuvres qu’il définit comme  «précises et anonymes» restent toujours une poésie du lieu qu’elles investissent.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

24/06/2013

Pierre Chappuis : marges des neiges

 

CHAPPUIS 2.gifNé en 1930 dans le Jura bernois, Pierre Chappuis s’est consacré à l’enseignement de la littérature française dans le canton de Neuchâtel où il vit. Son œuvre est ramassée : une dizaine de recueils, de petits essais, des ouvrages en éditions limitée avec des peintres compagnons de route. Dans une aventure de l’écriture, du regard et de la marche et à proximité d’un André du Bouchet l’auteur poursuit un chemin poétique proche du silence et du vide. Refusant tout aspect conceptuel ou égotiste il crée une oeuvre des plus exigeantes et aux paysages épurées. Il y a les miroirs de l’eau, les nuages, la neige, des éboulis. Mais cette réalité fuyante n’est pas « la sœur du rêve ». Elle résiste. L’écriture aussi simple que complexe et aérienne l’organise en bribes, bancs et décalages graphiques.

 

 

L’invention formelle sollicite le dynamisme du regard et le travail de l’imaginaire. Mais la poésie marque surtout l’écart irrévocable entre le réel et le langage. Bernard Chappuis le sculpte en ses  « Tracés d'incertitude » placés dans le paradoxe de « Pleines Marges ». Si bien que parfois

 

« Toute la nuit

 

est resté ouvert

 

sur une page blanche

 

un calepin de cuir noir.

 

 

 

Au matin, la neige ».

 


Les pépites de Chappuis  restent des moments forts de la poésie du temps. Dans « La Revue de Belles Lettres » de Genève comme aux Editions José Corti il a consigné ses notes de marcheur solitaire. Aux effets de plan et de vue d’ensemble il préfère un vagabondage plus précis capable d’évoquer les abîmes de l’être. Chappuis y plonge par les lagunes du jour et les lacunes du temps. L’écume des mots n’a souvent pour écho que la neige, sa hantise, sa diaphanéité, sa poussière. Ses volutes sont parfois prises au piège de parenthèses. Pour les dégager les mots se travestissent au besoin en italique.

 

 

Chappuis.gifCertes ils n’aboliront jamais le réel mais - entre  précision voulue et flou inévitable - ils offrent une réverbération sourde à la métaphore dans laquelle trop souvent la poésie cherche en vain son équilibre. Pour Chappuis le poème reste « ce qui peut-être n’eut pas lieu » ou  un effet de « mémoire effacée ». Pour la retrouver l’auteur marche « d’un pas inégal comme qui craindrait de se prendre dans les franges de l’ombre ». Il la suit d’un seul côté : celui « où le froid a creusé ses ornières ». De l’autre la lumière est trop indécente. Le soleil s’y fait garnement il tente d’ébouriffer et de relever la lisère de la chimère. Mais en vain.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret