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08/09/2013

Le filmage architectural et urbain de Renate Buser

Buser 3.jpgLes installations photographiques monumentales conçues par la Suissesse Renate Buser viennent souvent se poser sur d’autres façades. De telles photographies donnent l’illusion de les ouvrir par différents jeux d’échelle et de perspective. Ces installations sont toujours spécifiques à un site en particulier. L’artiste y propose des expériences avec les perspectives et les caractéristiques intrinsèques d’un bâtiment ainsi que les jeux d'ombre et de lumière qu’il engendre. La photographe tente à la fois de créer une relation entre l’intérieur et l’extérieur et entre les espaces réels et les espaces photographiés. Ce mouvement  est essentiel à des propositions. Elles entrainent une réflexion sur l’espace urbain et l’architecture. A la Cité Internationale de Paris elle a profité de la diversité des maisons (entre autres la Fondation Deutsch de la Meurthe et la Fondation Suisse de Le Corbusier et la Maison Internationale et le Collège Néerlandais)  pour proposer ses interfaces à l’extérieur (façades) comme à l’intérieur (couloirs, halls et escaliers).  L’artiste s’empare de volumes lisses et simples. Elle utilise la lumière qui définit les espaces avec une grande subtilité. Par exemple la transparence des espaces dans un hall très haut provoque chez les promeneurs et les résidents un moyen de changer  le lieu  grâce à la photographie. Celle-ci décale la perception, change la perspective sur le quotidien. Alors que l'architecture  donne l'impression d’une fixité l’artiste lui accorde une valeur de changement et d’éphémère.

 

Avec son installation « Espaces et vides » à La Chaux-de-Fonds elle utilisa les photographies des immeubles d'habitation du 19e siècle. Pour reprendre les photographies Renate Buser avait choisi des angles qui faisaient apparaître les immeubles en forte perspective. L’artiste coupa toits et trottoirs afin de juxtaposer les façades. Elles deviennent des éléments de décors sans épaisseur. Ils réduisent les espaces urbains à des vides. L’effet de trompe l'œil des images crée un effet étrange. Une telle monstration suggère un paysage urbain quasiment onirique. En avançant dans la salle d’exposition les façades se déformaient et les perspectives s'accéléraient avec toujours la recherche du mouvement dans la dialectique de l’espace réel et son reflet « remonté ». On l’aura compris : Renate Buser aime l'architecture et les grands tirages en noir et blanc. Elle joue avec les lignes de force, les perspectives et les ouvertures, pour confondre la transparence des supports et transparence du bâtiment. Elle anime l’architecture via ses photographies et leurs jeux d’angles. Elle ouvre aussi les deux médias à un champ d’expérimentation ou la 2D de la photo joue avec la 3 D de l’architecture. Surgit par exemple de sa vision  une prise qui lui permit à Tokyo de découvrir une utopie urbaine - un peu comme le proposait Fritz Lang avec Metropolis ou encore Riddley Scott - par la coexistence de l’architecture d’avant-garde et des quartiers historiques. Renate Buser a d’ailleurs pris des photos des rues, des buildings qui rappellent des scènes de films pour les “remonter” une nouvelle fois dans son propre “film”.

 

Buser 6.jpgLe noir et blanc et le grand format  permettent de préserver un maximum de détails. La narration devient aussi poétique que narrative proche de la vie réelle mais autant de la dimension S-F. Jouant d’abord sur le grossissement des images l'artiste les adapte en des formats conçus pour des expos en galeries. Là encore elle adopte une installation particulière. Depuis quelques temps animaux et personnages « performent » dans ses travaux. On trouve par exemple un énorme rat qui « pose » devant le marché de poissons de Tokyo.  Un corbeau est assis sur un poteau dans une allée étroite : en fait, c'est une tige installée devant la photographie. Mais elle offre un déguisement parfait. L’artiste propose donc là des tableaux-vivants où se renforce son mixage entre l’imaginaire et le réel. De telles œuvres méritant une attention particulière tant elles sont originales. Le réel y perd sa réalité d’apparence. Les surfaces sont renvoyées à des états de méconnaissance. Elles se trouvent atteintes par une turbulence, par une vague de connaissance intempestive. Elles sont les preuves que tout cliché peut devenir une épreuve de vérité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Entretien dans les villes imaginaires de Renate Buser

 

Buser.jpgQu’est-ce qui vous fait lever le matin ? J’aime mon travail et ma vie – c’est ce qui me fait lever le matin.

 

Que sont devenus vos rêves d’enfant ? Mes rêves d’enfants m’animent toujours aujourd’hui..

 

A quoi avez-vous renoncé ? A l’idée d’avoir des enfants.

 

D’où venez-vous ? D’un lieu appelé 800  mètres au dessus du niveau de la mer et la ceinture de brouillard, dans les collines du Jura en Suisse..

 

Quelle est la première image dont vous vous souvenez  ?  Je me rappelle, j’avais environ 6 ans. Mon ami et moi me sommes montés  sur la toiture de notre maison, ce qui était, pour nos parents, très effrayants.

 

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes ? La taille de mes photographies.

 

Où travaillez-vous et comment ? Je travaille le plus possible à l’extérieur dans des grandes villes ou des lieux historiques. Je travaille dans mon studio pour les travaux conceptuels et l’exécution des pièces finales.

 

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ? J’admire beaucoup d’artistes, réalisateurs, écrivains, architects, la liste est très longue. Cindy Sherman est l’une d’elle.

 

Quelle musique écoutez-vous en travaillant ? Je n’écoute pas de musique en travaillant.

 

Quel livre aimez-vous relire ?Slightly out of focus par  Robert Capa.

 

Quand vous vous regardez  dans un miroir qui voyez-vous ? Moi

 

Quelle ville ou lieu à valeur de mythe pour vous ? Magnesia en Turquie.

 

De quels artistes vous sentez-vous le plus proche ? Un de ceux qui m’a surpris par exemple : Omer Fast.

 

Quel film vous fait pleurer ? Le film qui me fait pleurer - et rire : Short Cuts de  Robert Altman

 

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire ? Un voyage dans le nord du Canada pour voir les aurores boréales.

 

Que vous inspire la phrase de Lacan : „L’amour c’est donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas“ ? -

 

Et celle de W. Allen „La réponse est oui mais quelle était la question ? „  -

 

Réalisé et traduit par Jean-Paul Gavard-Perret, le 6 septembre 2013.

05/09/2013

"LES SUISSES" AU MIROIR DES NOSTALGIES

 

Swiss.jpgMathias Braschler et Monika Fischer, « The Swiss », Hatje Cantz, 160 p., 30 E., 2013.

 

Les deux photographes suisses Mathias Brascler et Monika Fischer après avoir arpenté la Chine de manière plutôt critique ont décidé de se concentrer sur leur terre natales et leurs compatriotes.  Ils en ont tiré une série de portraits tendres et amusés. S’y croisent un carrier du Matterhorn, une famille entrain de pêcher au bord du lac de Constance, deux fermiers d’Appenzell dans leur costume traditionnel ou encore une monitrice de ski à Gstaad.

 

On peut donc  voir « The Swiss » - séries de portrais par deux des leurs – comme un pastiche ou un renouvellement d’une veine épuisée. Le livre répond à un certain art classique du portrait collectif ainsi qu’à une convention photographique. Il existe incontestablement le désir de la part des deux auteurs de s’inscrire dans une tradition esthétique et  « ethnique ». Dans chaque portrait il y a le tuf creusé de la culture helvétique, une constante référence à un modèle idéal. A aucun moment les photographes cherchent à violer l’intimité de ceux qui ont posé pour eux. Tout est plutôt sage. L’attention est maternante autant que filiale. Les Suisses peuvent trouver là  une forme de parfaite psyché.

 

Trop peut-être. Le choix des images restent essentiellement archétypal. Les deux photographes en Orion semblent aveuglés par leurs propres émois. Ils  se sont contentés de présenter un beau livre d’images pour touristes et prouvent que la nostalgie est toujours ici. Pas sûr que les habitants des divers cantons s’y retrouvent. Ils aimeraient probablement une vision plus musclée. la Suisse ne sort pas ici de son image de marque. Il lui manque totalement son agitation.

 

 

Trop enfermé sur lui-même à travers de tels portraits le pays reste certes attachant mais sage comme ces images le sont. La beauté est séduisante mais non opérationnelle. Elle s’épuise par absence d’inattendu.  Le livre traîne sur les bords d’un mouvement imagiste et donne du spatial et de la durée une vision compassée que mouvante.  On a beau cherché une forme d’ironie dans le léché de telles prises : il est effacé au profit (ou au détriment) d’une légende helvétique telle qu’on a pu la voir encore récemment dans des publicités sur des chaînes américaines.

 

swiss 2 les photographes.jpgDes hanches de la Suisse pouvait couler des images plus dérangeantes afin non de la sortir de son piédestal mais de la réinventer. Les deux photographes ont ignorés les frissons telluriques et de violentes secousses qui parfois dérangent le crédo des alpages et, plus haut, des résineux. De fait le pays n’est pénétré que parcimonieusement. On aurait aimé y entrer avec plus d’effraction afin de partager la libation de lucioles lors des derniers chuchotements d’une fête un peu ratée au besoin mais qui offrirait un nouvel angle de vue.

 

La plénitude heureuse du livre le fait chavirer. N’émerge qu’une vision d’une Suisse éternelle dans ses clapotis de nacre. Manque des brasiers, de spot lights citadins De ceux qui creuseraient une profonde entaille dans les sentiers battus d’existence moins archétypale.  A l’inverse tout reste épures et anacoluthes. Bref ils manquent à ces beaux portraits une inquiétude et une modernité. Il manque une profondeur de vie. Reste une suite d’  « images-apparences » (Didi-Huberman)  qui moins qu’une approche d’une Suisse vivante la rend comme absente à elle-même. A se conformer à un certain dogme ou fétichisme le pays perd en lisibilité et c’est bien dommage.

 

Jean-Paul Gavard-Perret