gruyeresuisse

30/03/2018

La nuit américaine de Jan Fabre

Fabre 2.jpgJan Fabre continue à tordre le cou à la peinture classique afin de venir à bout des attentes du regardeur. Le recours au fantasme d'un certain type de leurre de beauté et sa satisfaction ne fonctionnent plus. Par un effet de "nuit américaine" l'artiste refuse tout effet miroir au profit de la scissure tout en conservant certains invariants graphiques de la peinture de haut lignage.

 

Fabre.jpgL’image possède encore des nerfs, des viscères, des vaisseaux, de la chair et des os mais le corps disparaît en partie au profit d'un recouvrement par le monochrome qui la travestit. Si bien que les "guerriers de la beauté" sont désarmés.

 

Fabre 3.jpgL'art par ce recours possède le mérite de décaper le miroir de l'autosatisfaction narcissique de regardeur : il ne se retrouve plus en pays conquis. A l'inverse il doit partir à la reconquête d'un territoire qui lui échappe. Cette altérité provoque un autre passage que celui, obligé, du désir. Le regardeur n'est donc pas épargné Mais franchir à rebours le seuil de l’enfermement du classicisme revient donc à exister d’une autre façon. Cela demande un effort : il s'agit de s'extraire de la pure illusion comme du pareil, du même afin d'apprendre à voir autrement.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jan Fabre, "The Appearance and Disappearance of Antwerp/ Bacchus / Christ" (Special creations for the State Hermitage Museum), Galerie Templon, Bruxellrs, du 18 avril au 2 juin 2018.

 

27/03/2018

Paddy Summerfield : à perte de vue

Summerfield.jpgPaddy Summerfield est l’explorateur des vies perdues ou égarées. Il les a réunies dans un superbe livre (« Empty Days ») où sous une apparente tranquillité des existences plus ou moins délabrées sont données à voir. Le photographe anglais a pénétré dans les rues des villes fantômes – entre autre du Nord de l’Angleterre – où la misère est devenue une seconde nature.

Summerfield 2.jpgPoreux à des existences souvent tragiques le photographe s’en est fait le miroir implacable. Au sordide il accorde une grâce sans doute parce qu’il trouve en ceux qu’il photographie, ses semblables. Le sexe, la maladie, la mort, la religion rôdent. Le tout sous un couvercle baudelairien qui ne peut plus s’appeler « spleen » mais basiquement ennui que n’ont pas réussi à extraire les paradis artificiels. Ne restent ici que les stigmates de diverses addictions et les ravages de l’alcool et des drogues. Tout est implacable : le sexe est sans joie, l’amour (divin ou terrestre) n’existe pas.

Summerfield 3.jpgSummerfield reste le photographe des ruelles, des appartements douteux, des paysages en décrépitudes comme celles et ceux qui s’y perdent sans peut-être jamais avoir véritablement été. Reste un univers douloureux et âpre. Chaque portrait ou lieu crée une émotion complexe auquel le regardeur peut lire ce qu’il veut au sein d’une narration d’une rare intensité même si aucun effet n’est souligné. La vie est telle qu’elle est pour les silhouettes rencontrées : c’est à dire bien peu.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/03/2018

Elena Kovylina : ricochets et uppercuts


Elena Kovylina Bon.pngC’est au début du millénaire qu’Elena Kovylina se fait connaître. Elle est l’époque et pour une performance (« Waltz ») habillée d’une veste militaire et entame un joyeux chaos avec le public au son de « Lili Marlene » de La Dietrich. S’ensuit une beuverie Vodka/Coca. Divers moments de danse de plus en plus zigzagante sont ponctués par les cocktails que l’artiste boit en affichant chaque fois une médaille sur son veston. Le tout jusqu’à l’ivresse voire au-delà. Elena Kovylina détruit certaines valeurs en se détruisant elle-même afin de découvrir quelque chose d’inconnu ou d’impossible dans une divagation entre la tragédie et la farce. Dans toutes ses réalisations l’artiste refuse de jouer un rôle : elle se met en danger. Femme de mauvaise vie ou cible elle offre sa chair au regard, à la vindicte et à la réflexion.

Elena Kovylina.jpgSes vidéos poursuivent les prestations scéniques. La violence est de plus en plus présente. Dans « Dying Swan » une danseuse classique est visée par un sniper. Tutu blanc et corps souple, cagoule noir et rigidité du tireur se font face le tout dans un mélange de musique symphonique et de guitare country. Jusqu’à ce que la tuerie se transforme d’abord en féerie avant que le merveilleux retombe dans la tragédie. Le sang coule en hommage au meurtre de la journaliste russe Anna Politkovskaïa en 2006 à Moscou. L’artiste crée souvent cette confrontation du corps de la femme à la violence. Dans « Shooting Gallery », Elena Kovylina tourne en continu sur une trottinette devant le stand de tir improvisé. Située devant la cible, elle devient l’obscur sujet d’un désir qui est autant de vie que de mort en une atmosphère de fête foraine mais où l’existence même du corps est en jeu.

Elena Kovylina 3.jpgDéfendue et « illustrée » par la suissesse Barbara Polla et accompagnée de Violaine Lochu, l’artiste plante une nouvelle fois, avec « Carriage », ses spatules à griffes dans le gras des images pour qu’elles suintent leur surplus d’extrême onction, leurs surestimations d’elles-mêmes. La créatrice refuse les visions Témesta et caramel mou. Elle rappelle que l’artiste doit d’abord accomplir la réinvention des femmes plutôt que de les endormir sous des histoires qui ne tiennent pas debout. Et plutôt que d’expliquer l’art aux lièvres morts que sont les hommes elle se sert du premier pour prendre les seconds à rebrousse poils. En conséquence l’artiste ne se veut en rien l’héroïne d’« illusions perdues » ni une momie muséale. Son travail permet des confrontations intempestives par de multiples ricochets et uppercuts.

Jean-Paul Gavard-Perret

Elena Kovylina (avec Violaine Lochu, « Au risque d’être femme », sur une proposition de Barbara Polla. Silencio, 6 avril 2018.