gruyeresuisse

19/12/2017

La flamme trop vite éteinte de Benjamin Mecz

Knulp Bon.jpgAu cours de la "Biennale de Lyon 2015", Benjamin Mecz qui vient de disparaître prématurément a proposé ce qui restera comme son œuvre ultime : un radeau surmonté de flambeaux formant le nom «Knulp». L’œuvre est un hommage à la condition d’errance du héros de H. Hesse et à son choix de vagabond du monde occidental. Libre et joyeux il représenta un appel et un « repons » face à une société contrainte et qui ne pouvait l’accepter. Une telle métaphore au puissant substrat littéraire était propre à s’ancrer dans l’imaginaire : la périlleuse architecture de flambeaux venait contrecarrer les architectures du monde. Il y eut là une confrontation dangereuse entre le fleuve de la vie et le feu d’une âme libre.

Knulp bon 2.jpgMecz Bon.jpgCelle de l’artiste le fut. Son œuvre reste d’une radicalité exemplaire pour dénoncer un monde soumis –entre autres -b à la dictature et la réitération des normes comme des marques mondialistes. Le plasticien a déplacé leur signalétique en créant - dans « One size fits all » - une maison de l’être (sous forme de tente et sac de couchage) à l’aide uniquement de l’étiquetage de pièces textiles. Leur matière fut ironiquement remplacée par celui-là. Et ce dans un esprit Dada revisité et ne se limitant pas à la simple farce. A l’inverse mais dans une même logique il a fracassé le logo de « Fruit of the Loom » (pomme et feuille de vigne) gravé sur une plaque funéraire de marbre pour n’en laisser visible que les fragments dérisoires.

Loom.jpg

Mecz bon 2.jpegBenjamin Mecz restera un des rares artistes qui ont osé et osent remettre en cause ce qui fait le statut de l’artiste et de l’objet depuis la Renaissance. A savoir sa signature.L’œuvre en son geste - et tout un travail sur la répétition - demeure, quoique inachevée, un point fort de l’esthétique voire d’une forme d’éthique (espérée) contemporaines. Les étouffements de piles de vêtements y furent un prélude à Knulp : parfaitement rangés ces pièces eurent comme pendant le vide où ne demeurait que la flamme d’une chandelle témoin d’un besoin d’oxygène pour exister. Ce qui induisait forcément un danger et un dilemme entre être ou posséder. L’artiste a donc su reconsidérer les conditions de la monstration et remettre à niveau la question du regard par rapport à l’art afin de savoir si ce dernier est une valeur ou une marchandise. La question reste ouverte mais Benjamin Mecz indiqua une réflexion de fond. Et de formes.

Jean-Paul Gavard-Perret

18/12/2017

Lizzie Sadin et les Népalaises

Sadin 3.jpgLizzie Sadin - par son livre « Le Piège » sur la traite des femmes au Népal - lutte pour leur droit. Elle prouve que le pays des trekkeurs et alpinistes reste celui où elles sont les plus maltraitées au monde : méprisées dès le plus jeune âge, mariées de force, répudiées, violées, assassinées. Les meurtres sont facilités par des traditions ancestrales discriminantes. Le tremblement de terre en 2015 n’a fait qu’empirer leur condition. Sans emploi ni toit, arrachées aux zones rurales les filles sont amenées à Katmandou où elles subissent l’exploitation sexuelle dans des dancings, salons de massage, etc.. Certaines sont « exportées » comme prostituées en Inde, au Moyen et Extrême Orient.

Sadin.jpgEn infiltrant les réseaux de vente et de prostitution obligée, la photographe a pu rencontrer ces femmes, leurs bourreaux tenanciers de bordel, leurs clients demandeurs de chair fraîche. Ses photos parlent plus que tout discours. Lizzie Sadin dresse un état affligeant des lieux : personne au Népal ne considère le marché des femmes comme du trafic ou de la traite. D’autant que la naïveté de filles privées de tout enseignement est du pain béni pour les trafiquants.

Sadin 2.jpgLa grande pauvreté et la discrimination ne laissent pas espérer de solution. Croyant proposer sa force de travail, c’est sa personne elle-même que chaque femme offre. « Le Piège » qui se referme sur les Népalaises qui restent le symptôme d’un mal plus général. Les vies brisées des filles victimes de servitude de toutes sortes ne sont pas le monopole d’un seul état. Lizzie Sadin prouve que la lutte continue.

Jean-Paul Gavard-Perret

15/12/2017

Zhang Haier : Femmes

Zhand Haier.jpgZhang Haier, dans les années 80 et avec sa série « Girls » a créé une surprise dans la photographie chinoise. L’artiste échappe à l'intertextualité politique et l’idéologie tout en évitant de les affronter de face. Il a biaisé les tyrannies en imposant sa vision et une « ex-citation » face aux citations idéologiques. Sa provocation fut plutôt considérée comme intrigante par sa façon d'exprimer et de documenter la féminité avec autant d’intimité que de puissance. L’artiste a créé un lien de confiance avec ses modèles et elles ont accepté le jeu de la proximité. Dans un monde où l'identité a été diminuée et dévorée, apparaît toute une diversité que l’occident a tendance a oublié lorsqu’il s’agit de la Chine.

Zhand Haier 3.jpgLa féminité y est multiple, douce ou implacable. L’artiste donne aux femmes autant de spiritualité que de sensorialité. Celle ci avance souvent masquée et par la précision des prises elle est plus intense et créatrice d’émotions qui échappent aux plaisirs vicaires. La dignité de la femme est toujours respectée voire magnifiée. Une imagerie se décline en une suite de portraits kaléidoscopique.

 

 

Zhand Haier 2.jpgInsidieusement chaque image passe ainsi de l’extérieur (socialisation du vêtement), à l’intérieur, à ce qui ne se voit pas forcément mais que suggère une mise en scène où chaque femme est considérée non comme un symbole mais une personnalité inaliénable et qui se revendique comme telle. Zhang Haier reste un photographe à part dans l’histoire de son art. Il ne refuse pas de regarder la tradition mais sait aussi anticiper l’avenir si bien qu’implicitement chacun de ses portraits devient celui de femmes en lutte pour leur intégrité. Elles semblent revendiquer ce qu’elles font et qui elles sont là où le photographe ne cherche pas la séduction à tout prix mais une forme de vérité.

Jean-Paul Gavard-Perret

Zhang Haier, Exposition inaugurale du Musée de la Photographie de Lianzhou.