gruyeresuisse

19/08/2016

Ed Van Der Elsken : de l’obscurité à la lumière

AAAvanderlesken.jpgPour le photographe Ed Van Der Elsken l'extraordinaire commençait au coin de la rue. Partout où son itinéraire s'arrêtait provisoirement l'obligeant à une quête presque instinctive. Mais il a su tout autant créer avec son modèle un jeu de miroirs C’est pourquoi l'image « de reportage » s’est effacé au profit d’une vision qui sait la nuit, de l'air, les villes, les visages. Et plus particulièrement ceux de l’amour. Avant le film terminal de l’auteur où il filme la certitude de sa mort qui arrivait.

AAAVanderlesken2.jpgNéanmoins Ed Van Der Elsken reste le poète de la vie. Elle progresse au sein d'un canevas général existentiel et poétique. Les avancées photographiques sont corporelles, sensorielles et mentales. L’artiste semble passer de l’autre côté de l’appareil pour ramener du fragment à la totalité. L'image crée des transferts. Ils mènent de l'obscurité à la lumière. AAAvanderlesken3.jpgLe photographe invente des harmonies particulières, des clairs de lune en plein jour en des fulgurations afin de former des constellations neuves par effractions, interstices et dévoilements déplacés. La photographie est autant un centre, qu’un rebord. Elle crée un vide pour perdre le voyeur dans le lieu de sa voyance.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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07/08/2016

Gilles Berquet & Mirka Lugosi : gloire du féminin

 

Lugosi.pngOuvrant sur une poétique générale du temps de l’apparition, Mirka Lugosi et Gilles Berquet remontent en deçà du « mur de Planck » par leurs langages photographiques et graphiques. Ils deviennent le visage inenvisagé du monde selon un voyage temporel en un retournement de la « Théorie du ciel » kantienne afin d’explorer le temps à reculons. Surgit une danse du moment minimal de l’univers. Il rouvre aussi la poétique de l’instant d’apparition. Le monde devient celui d’éros « en blanc » bien que son contour physique soit défini par la présence de la femme en un voyage où celle-ci est aussi embellie que « monstrueuse » selon des reconstitutions mentales au milieu de paysages artificiels.

Lugosi 2.pngLa lumière s’élève mais sans aucun horizon autre que celui que peuvent créer deux artistes « voyants ». Et ce avec une précision croissante de la métaphore plus que de la narration. Celle-là se découvre comme puissance active en une anatomie redoublée en un univers illimité dans le temps. Il était mis en scène déjà par la philosophie arabe, au long des siècles passés mais une idéologie refusant la représentation humaine l’a oblitéré. Les deux artistes la fait réapparaître contre l’insomnie du néant. Leurs œuvres créent un univers stationnaire par la fiction à partir de laquelle s’explore un monde. Il se découvre parcouru par le rayonnement du féminin entre éloignement et rapprochement réciproques.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gilles Berquet, Mirka Lugosi, Doctor Seek and Mister Hide, Vasta Editions, 32 pages, 2016.

02/08/2016

Maël Baussand : « sweetest taboo »


Baussand2.jpgPour peu Maël Baussand serait classée, à cause de certaines des ses images, parmi les hystériques ou les sorcières. Elle revendique facilement ce mot (il fut le titre d’une des premières revues résolument féministes francophones). L’artiste - au même titre qu’Aphrodite Fur - fait scandale en montrant les organes féminins au moment des menstruations et ce en très gros plans. Cela choque et gène non seulement les hommes mais aussi les femmes qui ne veulent se reconnaître dans leur fluide corporel.

Baussand 3.jpgLaisser apparaître le flot reste donc un tabou que l’artiste lève. Au corps féminin « tamponné », sec et propre elle préfère ce qui est considéré comme sale voire détritique et qui coule à travers les poils pubiens au moment où eux aussi sont exclus de la représentation « socialisée ». Aujourd’hui L’Origine du monde du monde serait épilée pour être performative… Mais l’artiste prouve que la vision la plus crue ne peut se produire qu’au prix d’une défamiliarisation par rapport aux catégories cognitives. Lorsque la préfiguration attendue du sexe est transformée en ob-scène surgissentt non une défiguration mais une dilatation et un vol en éclat des paradigmes de ressemblance.

Baussand4.jpgL’artiste a repris le mot « dentelle »pour cette série. Manière d’ironiser son propos : la dentelle ici ne recouvre pas mais exhibe. Mais il ne s’agit pas de provocation. Comme elle l’écrit, il s’agit de témoigner « d’une grande tendresse pour l’objet-limite que demeure le sang menstruel, et pour la gestion émouvante de ses écoulements. Cette série est mon enfant mal-aimé ou bâtard, rejeté et harcelé, pour lequel je me sens un faible particulier, des dispositions spécifiques ». De quoi bien sûr faire lever des cris dans les chaumières. Ou plutôt non : la critique d’art préfère taire et occulter de telles images moins par pudeur que par gène. Et l’artiste d’ajouter « la féminité, dans toutes ses acceptations, semble constamment être un problème, comme si être femme était une indisposition naturelle ». Maël Baussand prouve le contraire. Qu’importe celles et ceux qui en perdent leurs repères.

Jean-Paul Gavard-Perret