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25/02/2018

Claire Liengme et la poétique du quotidien

Liengme 2.jpgClaire Liengme poursuit une quête originale entre sa Suisse natale et l’étranger. Partout elle capte des instants, collationne des photographies trouvées, monte des diaporamas et crée des cartes postales sur la vie dont elle récupère des fragments et des restes parfois absurdes ou éphémères ou des histoires ordinaires. De tels choix figuraux intempestifs engendrent des réflexions fondamentales sur les espaces, la vie quotidienne. L’anecdote n’est jamais décorative mais significative. Existent une critique implicite du monde tel qu’il est mais aussi la mise en valeur de l’immédiateté et du passage.

Liengme.jpgCela permet de transfigurer des lieux « communs » de la société. Il ne s’agit pas de tromper le regard mais de reconsidérer l’espace en des ambiances ironiques.

 

Liengme 3.jpgL’illusion créée par l’artiste fait écho au leurre d’un système intenable fondé sur la vie à crédit. Le langage plastique devient une lame de fond face aux surfaces incolores du monde. Parfois l’artiste réintroduit de manière parcimonieuse une présence humaine : une lumière filtre d’une fenêtre. Mais la beauté n’a rien de lisse. Elle renvoie à une série d’ambiguïtés soulignées tant par les sujets qu’à ses formes. On y voit s’écouler les heures et les jours. Et tout ce qu’il en reste en des fragments d’histoires à recomposer.

Claire Liengme, « 4 artistes jurassiens », Musée Jurassien des arts de Moutier, du 10 mars au 11 novembre 2018.

24/02/2018

Raoul Hausmann : cuirasses d’ombres et d’ambres

Hausmann 2.jpgRaoul Hausmann fut l’un des fondateurs de l’art abstrait et « le plus grand agitateur culturel du Berlin des années 20 ». Très vite la photographie devient son médium de choix et il développe une vision singulière de la femme. Il inspire toute une génération de créateurs dont Moholy-Nagy qui l’invite à enseigner dans son école de Chicago. Raoul Hausmann, harcelé par les nazis, ne pourra s’y rendre. Considéré comme un artiste dégénéré, il fuit l’Allemagne dès 1933 et abandonne derrière lui ses tirages. Ne seront redécouverts qu’à la fin du siècle ses grands formats qu’il avait exposés à Zurich en 1936.

Hausmann.jpgLe corps de la femme y devient un lieu fascinant qui brûle sans que l’on sache de quel bois. Dans de telles prises le sens du moindre est aussi religieux qu’érotique. Existent des hantises, des dérives parmi les courants pétrifiés. Les corps offrent leurs fissures, leurs éclats L’intimité de l’être devient une nudité sans débauche. Demeurent une lumière, une tessiture, une attente, le jour, la nuit, l’ouverture du doute au sein de l’immobilité mais sans la moindre ankylose.

Haysmann 3.jpgLa photographie devient l’espace de la déposition et du mystère jusque dans les poses : un monde se déploie de manière sculpturale. Tout s’éloigne du simple reflet. Les corps deviennent des ponts suspendus au-dessus du vide et imposent leurs « lois ». Ils sont le signe parfois d’un abandon et parfois d’une angoisse. Ils gardent leurs mystères entre pudeur et impudeur sur des plages où le photographe en Pierrot d’amour transforme les apparences. Il invente la puissance générique d’un formalisme poétique d’exception. Devant l’immense masse de silence, le langage de la nudité retrouve dans le clair-obscur une absolue beauté.

Jean-Paul Gavard-Perret

Raoul Hausmann, « Un regard en mouvement », Musée du Jeu de Paume, Paris, du 6 Février au 20 Mai 2018

 

21/02/2018

Quand Nan Goldin dévore les yeux des voyeurs

Goldin 3.jpgL’œuvre de Nan Goldin est une sorte de journal intimiste et libre où les femmes sont montrées sans fard dans leur quotidien parfois très rude (euphémisme) parfois bien plus relâchée. L’ensemble est aussi critique, caustique que sourdement nostalgique. S’y retrouve le coup l’œil spontané et incisif de la photographe.

Détachées du discours féministe pur et dur les œuvres se rapprochent parfois d’une forme particulière de fantastique quotidien voire d’un certain grotesque volontaire et programmé. Les failles du monde occidental sont mises en évidences. La femme n’est plus montrée comme sujet à fantasmes ou sinon de manière ironisée.

goldin 2.jpgL’artiste se plaît à plagier les codes qui font de la femme l’objet des hommes et de leurs désirs prédateurs,
Ce qui tenait au départ chez Nan Goldin à une guerre des sexes prend au fil du temps plus de flexibilité et de subtilité. La sidération change d’objectif. Mais la stratégie des narrations demeure toujours la même : elle éloigne de tout artifice (ou à l’inverse les grossit démesurément) et fait émerger un ailleurs du quotidien qui n’est en rien une promesse de Paradis terrestre du même tel que les mâles le « cultivent » en leur jardinage secret.

La femme n’est plus seulement une image, la photographie non plus. Le corps présenté n’est plus celui qu’un voyeur peut pénétrer. Au mieux il rebondit dessus. Bref l'activité mimétique de la photographie capote pour un autre plaisir.

Jean-Paul Gavard-Perret

Art Bärtschi & Cie, Genève, à partir du 22 mars 2018.