gruyeresuisse

08/03/2017

La noisette et les marmottes : marché des éditeurs romands de poésie de Lausanne



Romand.jpgBibilomédia prouve combien les éditeurs romands savent prendre les risques que leurs voisins français refusent. Sur le marché de Lausanne, cette année, Héros Limite propose des rééditions majeures, Samizdat une belle inconnue à travers sa « Tempête » en romanche et en français, Encre Fraîche et d’Autre Part font la part belle à l’humour (Fabienne Radi en tête), quant aux éditions de L’aire et Eliane Vernay elles restent des figures de proue. Comme souvent en poésie l’édition romande comble les lacunes et des faiblesses des éditions françaises centrées sur elles-mêmes. Les éditeurs romands (et il en va de même dans les domaines des revues) ne cultivent pas seulement le sens proche ou du spectaculaire La Revue de Belles Lettres (RBL) l’illustre depuis des décennies dans un travail autant de passion que de réflexion.

Romand 2.jpgC’est pourquoi il semble étrange qu’afin d’ouvrir l’édition lémanique aux nouveaux espaces numériques le Marché va se clore en invitant deux sites étroitement franco-français : Poezibao de Florence Trocmé et Sitaudis de Pierre Le Pillouër. C’est un peu comme si pour conclure un colloque sur la politique étaient invités Fillon et Trump. Les deux sites se contentent de traiter par la bande les éditeurs romands. Et lorsque Sitaudis publia l’éminent et excellent poète Christian Bernard - genevois d’adoption en tant que directeur du Mamco - l’attrait de la Suisse était bien relatif. La noisette romande intéresse peu les marmottes françaises. Et il aurait été plus judicieux d’inviter ceux qui, de l’intérieur - du 24 Heures de Lausanne à Pro Helvetia - peuvent intervenir plus pertinemment dans la défense et illustration de l’édition poétique romande afin d’en soutenir la progression. Sortant de leur mise en scène cosmétique de la littérature helvétique le Marché se serait passé de tels hôtes exotiques. La poésie lémanique a devant elle son avenir. Elle n’est en rien le dépotoir de ceux qui de l’extérieur veulent lui apprendre à vivre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marché des éditeurs romands de poésie, Bibiomédia, 19 mars 2017, Lausanne.

02/03/2017

Jessica Craig-Martin : cool frénésies de Dora l’exploratrice


Martin.jpgJessica Craig-Martin poursuit un travail de rébellion et d'exorcisme. La thématique érotique est métamorphosée selon deux axes :oser des images où la femme n’est plus forcément un stéréotype de beauté juvénile et mettre à mal les règles de présentations des magazines de mode en parodiant au plus près leur « glamour ».

Martin 4.jpgPar des gros plans coupés de manière transgressive l’artiste reste la pionnière d'une génération postmoderne dans lequel le photo-réalisme se mêle la dérision d’une prétendue élite jet-set qui repose sur l’apparence. Les plans hybrides scénarisent des soirées aussi mondaines que kitschissimes. La photographe s’en fait la « Dora l’exploratrice » capable de montrer les défauts dans la cuirasse des apparences.

Martin 3.jpgLes prises sont remplies d’éléments inattendus. Il faut prendre le temps de les apprécier en passant, comme le fait la photographe, de la vue d’ensemble aux détails. Sous le strass et le maquillage, le jeu de l’exhibition dévoile ses failles. Seins refaits, visages remodelés passent par le filtre de photos retravaillées afin de remplacer la culture du fantasme voyeuriste par la présence d’éclats plus sombres et dérisoires sous le strass - ce qui n’empêche pas un certain charme carnavalesque là où se montre le dessous des cartes du théâtre de l’ostentation.

Martin 2.jpgLibre avant tout, Jessica Craig-Martin donne forme à ses douces frénésies en des traversées où tout se met à craquer là dans où tout est sacrifié à l’apparence si bien qu’elle devient un religion. Les femmes people, protagonistes de ces parades, subissent un asservissement mais peut être une consolation à un certain vide de l’existence. Pour elles comme lecteurs et lectrices qui en font leur nourriture terrestre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jessica Craig-Martin, Galerie Catherine et André Hug, Paris

 

01/03/2017

Franckie Vega & Amaury Grisel : sacralisation paradoxale de l’éros

 

Bondage.jpgFranckie Vega & Amaury Grisel, "L'Aquarium", photographies, Galerie Humus, Lausanne, du vendredi 3 mars au samedi 18 mars dans le cadre de « La fête du slip » de Lausanne.

Bondage3.pngPlutôt que de quitter l’art, avec le bondage, il s'agit d'imaginer des images de feu, de signes, des formes, d’effigies issues de bien des genèses et des chaos. Franckie Vega & Amaury Grisel créent ainsi des imageries mystérieuses et archaïques.  Venues à l'origine d'une imagerie extrême-orientale, elles « parlent » le conscient et l'inconscient non plus "envoutés" mais paradoxalement soudain libres selon des basculements et des mondes intermédiaires. Cet univers en suspension peut surprendre un œil non averti.

Bondage 2.pngBeauté, spiritualité, simplicité, merveilleux, violence, fragilité, impermanence du monde et de l'humain se créent  dans des équilibres qui s’opposent aux mouvements incessants et permanents du réel. Un tel art recentre le monde et le moi par référence aux axes du monde et à l'obsession des sociétés tribales et archaïques du mandala, des quatre directions et du centre. Lieu où l'on voyage et communique avec les esprits des ancêtres et les mondes souterrains et célestes.
Déséquilibre, zone de fracture et rupture permettent la transe et la métamorphose loin de la utilité évanescente contemporaine tragi-comique et mortifère. Face aux structures sociales qui enferment les individus dans des rêves stupides et médiocres, le bondage paradoxalement donne au corps sous effet de contrainte un jaillissement de la libido et une liberté.

Jean-Paul Gavard-Perret