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14/12/2018

Marguerit Burnat-Provins : Mongolie intérieure des émotions cachées

Burnat 3.jpgMarguerite Burnat-Provins, "Pour Elle", Co-édité par ECAV – École cantonale d’art du Valais / Manoir de la Ville de Martigny / Musée d’art du Valais, Sion Sous la direction de Anne Jean-Richard Largey et Federica Martini.Textes de Anne Jean-Richard Largey, Federica Martini, Céline Eidenbenz.

 

La créatrice Marguerite Burnat-Provins (1872-1952) affectionnait le Valais et y travailla entre 1898 et 1907. Cette étape de sa vie marque le point de départ de ce livre qui prolonge l’exposition du même nom présentée il y a deux mois au Manoir de la Ville de Martigny. Il met en évidence la difficile acceptation d'une auteure et peintre rebelle à toutes étiquettes et adepte de l’expérimentation libre autour des beaux-arts, des arts appliquées et de la poésie.

Burnat.jpgHuit artistes de notre temps (Noor Abuarafeh, Valentin Carron, Christopher Füllemann, Gilles Furtwängler, Robert Ireland, Sofia Kouloukouri, Nathalie Perrin et Alexia Turlin) partagent les mêmes interrogations que la créatrice oubliée et réévaluent son oeuvre et - par delà - la position des femmes dans l'histoire de l'art.

Burnat 2.jpgLe travail d'une telle artiste mit à mal un certain ordre. Mais un silence coupable accueillit l'oeuvre. Ce livre le désenclave. Le langage plastique et poétique de la créatrice effacée des stèles de l'histoire de l'art osa presser le fruit d'un désir de spiritualité et de sensorialité. Elle en recueillit les saveurs acidulées, sucrées-salées. L'ouvrage fait enfin de la place pour celle qui en a toujours manqué. Artistes et analystes volent au passé ce qui y demeura caché. Il existe dans cette œuvre un espace de dégagement en un rêve non réalisé mais non irréalisable : celui, par le jeux des formes, de la Mongolie intérieure de nos émotions cachées.

Jean-PaulGavard-Perret

13/12/2018

L''Action Burning" de Fateneh Baigmoradi

Baignardi.jpgDans sa série la plus récente «C’est difficile de tuer» (commencée en 2017) Fateneh Baigmoradi avait repris des photos qui montraient ses parents avant la révolution islamique de 1979 en Iran où elle a grandi. "Je suis obsédée par les nombreuses photos que nous n’avons plus" dit-elle et l'artiste en se servant des photos de famille  recompose le temps d'avant jusqu'au moment où son père, membre du parti du Front national, les élimina car elles devenaient dangereuses.

Baignardi 3.jpg

 

Cette expérience se produit fréquemment dans le monde. Et par son propre travail de "pyromane" l'artiste explore l'idée "de mémoire prothétique". Mais les brûlres qu'elle impose à ses vieilles photographies de famille restent pour elle chargées néanmoins d'aura.

Baignardi 2.jpgCette "action burning" crée un déséquilibre entre deux moments d'une narration personnelle mais à valeur générale. Elle attire l’attention sur les problématques de mémoire. La photographe  montre combien l’autocensure affecte une histoire dans l'Histoire et prouve que le'"oblitéré" parle autant que ce qui était jadis à et dans l'image.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Fatemeh Baigmoradi, "GRACE: Gender-Race-Identity", Galerie Laurence Miller, New-York, du 3 janvier au 22 février 2019.

11/12/2018

Benjamin Hoffmann : tout à l'égo (mais pas trop)

Hoffmann 2.jpgChacun fait ce qu'il peut avec lui-même. Comme le rappelle B. Hoffmann en citant S. Solomon "le vers est au coeur de la condition humaine"  - et ce quelle soit la fraîcheur de son fruit. Des lors puisque "au commencement est la mort" chacun se débrouille avec cette idée quasi immédiate de la conscience (à trois ans nous saurions déjà à quoi nous sommes voués).

Hoffmann.jpgParce que cette révélation est un scandale, les êtres humains luttent comme ils peuvent selon leurs armes et leurs appétits. Certains - les plus sensés - se contentent de peu en assurant la survie de l'espèce par la procréation. D'autres plus instatisfaits cherchent d'autres solutions au problème de la mortalité. Parmi elles, ceux qui estiment que seule la partie spirituelle de notre personne nous survivra font de la littérature la grande affaire de leur vie. Quelles que soient leurs qualités intrinsèques dans ce domaine ils pensent que leurs mots dépasseront leur mort.

Hoffmann 3.jpgGrand bien leur fasse répond Hoffmann. Non qu'il veuille les dissuader. Il serait le plus mal placé puisque lui-même pratique l'écriture. Mais il tient à souligner qu'il s'agit là d'un fétiche pour voiler le néant et notre horizon d'"être-pour-la mort". L'auteur demeure néanmoins sinon cruel  du moins lucide : il montre combien les conditions de la postérité restent parfaitement aléatoires et toujours relatives. Certes quelques grands noms (Shakesperare par exemple) émergent. Mais leur notoriété reste statistiquement très relative. Et ce que la postérité retient passe par des filtres mystérieux. L'auteur les expose brillament. C'est une manière des plus robustes de rappeller que toutes nos "vacations sont farcesques" (Montaigne). Et qu'importent leurs enjeux. Ce qui n'implique en rien de renoncer. Dès lors que "ça suive son cours" (Beckett) sans se faire le moindre illusion sur le résultat. Mais la trajectoire vaut sans doute mieux que le but.

Jean-Paul Gavard-Perret

Benjamin Hoffmann, "Les paradoxes de la postérité", coll. "Paradoxe", Editions de Minuit, Paris, 2018, 256 p., 29 E..