gruyeresuisse

14/05/2017

Epures et anacoluthes de Kishin Shinoyama

Kishin 2.jpgKishin Shinoyama ( né en 1940 à Tokyo) a commencé à travailler comme photographe free-lance dès 1968. Son œuvre est renommée pour des portraits de célébrités du monde des arts. Mais dans les séries « Gekisha » et « Shinorama », il capture le temps et le corps avec des modèles plus anonyme. Son objectif : percer le mystère du féminin qui le hante depuis l’enfance.

Kishin.jpgDans ce but le Japonais agence ses modèles selon des formes qui les calligraphient selon des « structures » étranges. Elles couvrent l'écran de calcite de leurs grottes rupestres dans la lumière d’alcôves en pleine nature. Les corps se distribuent, s'additionnent, se ressuscitent selon des « élucubrations » plastiques parfois poétiques, parfois provocatrices. Reste à savoir que faire avec un tel " ça voir " lorsque l’image se situe entre enfer et paradis, trouble charnel et éther.

Kishin 3.jpgKishin Shinoyama évoque la poignante simplicité des corps aussi inévitables qu’inaccessibles. D'invisibles courants relient entre elles les déesses nues. Parfois, plus véristes, les photographies cultivent un érotisme fractal. Quoiqu’il en soit, entre coups de grisou ou chuchotements de chorégraphies voluptueuses, les rituels optiques font chavirer le regardeur au sein d’une célébration de corps en arabesques. Epures et anacoluthes semblent enfin réconciliées et font ressentir l'insondable profondeur d’un innommable.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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05/05/2017

Georges Pérec : déjà un classique


Pérec 2.pngGeorges Pérec, « Œuvres » tomes 1 et 2, Bibliothèque de la Pléïade, « Album Pérec » par Claude Burgelin, Album de la Pléiade, Gamllimard, Paris, 2017.

Il y a près d’un an paraissait au Seuil « L'attentat de Sarajevo », premier roman de Pérec. il laissait quelque peu sur sa faim et suscita chez les professionnels des éditions Nadeau et du Seuil bien des réticences. Ils le refusèrent. L'intrigue était laborieuse. Le narrateur partait en vadrouille de Paris à Belgrade, poussait la mari de son amante à renoncer à elle et afin de fomenter son « attentat » de Sarajevo conduisait la femme à assassiner son mari. Pérec créait une double scène par un flash-back (à la manière de son « W » bien postérieur et présent dans le tome I des « œuvres ») sur le célèbre l'attentat de 1914 dans la même ville. Entre les deux moments une question demeurait : savoir qui est un vrai meurtrier : celui qui le commet ou celui qui l’inspire.

Vaguement autobiographique le livre prouvait que Pérec n’était pas programmé pour le roman d’analyse ni pour les trophées politico-amoureux. Il en a retenu les leçons et les « Œuvres » réunies dans La Pléiade replongent dans la grande oeuvre de l’auteur. Celui-ci ne se reprit jamais les pieds dans une telle erreur de casting littéraire. Il eut soin de s’autocritiquer en inscrivant dans les marges de cette ébauche : des « meuh » afin de souligner la platitude de certaines passages...

Pérec.pngAvec ces deux tomes Pérec se retrouve tel qu’en lui-même dans sa façon particulière non de remonter mais de « re-monter » le temps à travers nos murs, nos mœurs, nos vies quotidiennes mais surtout à travers ses propres règles du jeu très particulières. Rappelons  pour mémoire l’absence de « e » dans « La Disparition » ou le « lipogramme monovocalique» en « e » des « Revenentes ».

Dans de telles entreprises oulipiennes, sous l’exercice de style, se cache toujours une diagonale du fou capable d’évoquer de manière « pléonasmique » les tragédies, les douleurs, les vicissitudes de tout ce qui chez l’auteur fut inscrit sous le signe de la perte. Celui qui enfant couvrait ses cahiers de dessins d’êtres dont les membres étaient séparés des corps et de machines célibataires improbables qui tournaient à vide, celui qui se plaisait à poser avec ou sans barbe, de manière grave ou enjoué, a édifié de Paris à un New-York (d’abord mythique), de Beleville au Vercors des « espèces d’espace » qui sont non seulement géographiques mais surtout littéraires. L'album Prévert permet de suivre ces parcours par une iconographie remarquable.

Pérec3.pngL’écriture devient chez Pérec comme chez Michaux « un moyen de se parcourir » mais en s’imposant des crucifixions qui sont autant des Pâques. Et si l’imaginaire est hors de ses gonds, la gaine proposée à la mentalisation - à travers des règles imposées - métamorphose la littérature autant en son contenant que son contenu. Les ingrédients traditionnels sortent de leur quintessence statique. Se créent des courants, alternatifs pour la respiration autant des "choses'" que de la vie. Tout se déploie dans l'humour (le plus souvent). Et même lorsque la danse du lexique semble macabre elle entraîne la parole en des spirales qui parcourent la moelle de l'angoisse et du langage

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Juno Calypso : démultiplications

Calypso.pngLes œuvres aux miroirs de Juno Calypso peuvent aisément renvoyer aux théories de Lacan et son idée que le reflet est formateur de l’égo puisque toute image simple n’est jamais une simple image. Nous regardant dans un miroir nous nous rencontrons comme une unité "déceptive" certes, mais créatrice d’une personne entière, d’un “je” simple et complet dont Juno Calypso multiplie les facettes. Elle en accentue les reflets par les jeux de miroirs jusqu’à créer un paysage merveilleux où l’être est à la fois partout et nulle part.

Calypso 2.jpgRappelons que jadis le miroir était interdit aux « vilains » : seuls les nobles puis les bourgeois eurent droit à leur reflet fixé. Les temps changent mais la photographe ré-anoblit le portrait ou plutôt le ré-enchante.

 

Calypso 3.jpg

Non parfois sans une étrangeté parfois sinon macabre du moins mortifère même si le rose bonbon domine pour l’ironiser. L’œuvre devient subversive par une telle trans-visibilité. Elle crée à la fois illusion et réalité selon un reflet plus éclaté même que celui des jeux de miroirs.

Jean-Paul Gavard-Perret