gruyeresuisse

05/07/2019

Be Bopp

Dave Bopp.jpgDave Bopp, "Headroom", Galerie Mark Müller, Zurich. Exposition au Kunstverein Friedrichshafen, du 12 juillet au 1er seprembre 2019.

Les oeuvres de Dave Bopp sont de véritables usines à gaz. Elles vont bien dans la ville de Zurich où naquirent bien des effervescences picturales il y a 100 ans déjà du côté du dadaïsme et de l'abstraction. Dans une telle recherche, histoires, anecdotes se trouvent reléguées au rayon des antiquités par un traitement aussi impeccable que surréel de la peinture.

Il existe là des féeries impressionnantes déclinées à travers le point de vue le plus subjectif qui soit. Ici en effet "l'abstraction" n'est pas au service d'une métaphysique mais pour une ronde folle des formes et couleurs afin que jaillissent divers types de hantises de "lieux du lieu" de l'art en une poésie mystérieuse et prégnante, subtile, drôle et acérée. Rehaussées de volumes géométriques les images peuvent servir de cautions au rêve. L’anonymat décliné sous forme de structures crée une énergie festive de têtes folles. Be Bopp A Lula en quelque sorte.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/07/2019

Quand Alvin Lucier ouvre l'horizon sonore

Lucier.jpgAlvin Lucier, "Notes sur la musique expérimentale", traduction Vincent Barras, Christian Indermuhle, Thibault Waltrt, Héros-Limite, Genève, 2019, 272 p., 22 E..

 

Le compositeur Alvin Lucier fait partie des compositeurs américains qui ont révolutionné la définition même de la musique. Dès les années 60, il explore les propriétés naturelles du son en lien avec l’espace. Il s’intéresse aux phénomènes de la résonance et de l’interférence. Avec Robert Ashley, David Behrman et Gordon Mumma, il fonde la" Sonic Arts Union" en 1966, enseigne à la Wesleyan University du Connecticut, enregistre une vingtaine d'albums et son oeuvre continue à être jouée et inspire de jeunes créateurs.

Lucier 2.pngLes éditions "Héros-Limite" permettent la publication en français  de son livre majeur. "Musique 109" propose un panorama fléché de l'expérimentation musicale.Lucier retrace les parcours de John Cage, Steve Reich, Terry Riley, Pauline Oliveros ou Philip Glass entre autres. Il permet de comprendre comment ces artistes ont fait de cette époque un moment clé de l'histoire de la musique, un peu comme les expressionnistes américains ont métamorphosé la peinture.

Lucier 3.jpgAlvin Lucier passe en revue les données de l’indétermination, du minimalisme, de la musique électronique ou encore les innovations radicales comme celles du "piano arrangé" ou des recherche de Nancarrow. Il est ici un "vulgarisateur" (au sens noble du terme) : ces textes issus de la retranscription de ses cours forment une somme importante et parfaitement fluide. Lucier sait y être badin au besoin avec un sens astucieux de l'anecdote afin de rapprocher la musique savante du commun des mortels.

Lucier 4.jpgL'auteur prouve comment la pulsation de vie bat la chamade de manière inédite par mutation de la mesure et de la syntaxe sonore. Elle s'ouvre à des bouillonnements sourds. Soudain la musique connaît ni intervalle ni dénotation, ignore le phrasé et le distingo. Elle semble couler de source pour faire éprouver de nouvelles émotions et interrogations. Il arrive que là où nagent les notes leurs dents sont prêtes à scier les cordes qui nous retenaient aux balances du passé et aux harmonies établies.

Jean-Paul Gavard-Perret

28/06/2019

Les ateliers de Catherine Bolle

Bolle.pngCatherine Bolle reste une des artistes majeures de l'art helvétique. Moins reconnue - sans doute à tord - qu'un John Armleder par exemple et ne bénéficiant pas toujours de mêmes soutiens des institutions, elle poursuit une oeuvre audacieuse tant en architecture, sculpture, peinture, édition. Après un premier ouvrage de référence sur ses oeuvres "achevées et réussies" elle offre dans "La chose perdue" les projets qui n'ont pas vu le jour dans des coucours (où paradoxalement elle reçut parfois un prix !) et des oeuvres qui n'ont de ratés que ce qu'en estime l'artiste.

Bolle 2.pngNéanmoins par cet ouvrage Catherine Bolle veut montrer combien le travail d'un(e) artiste est loin d'être la traversée d'un jardin d'Eden. Il s'agit en filigrane d'apprendre aux plasticiens en devenir que leur métier réclame non seulement une part de créativité mais aussi de travail et de chance. Il faut - surtout lorsqu'on est femme - avaler des couleuvres. Mais néanmoins poètes et créateurs ont reconnu plus que son talent : un génie qui fait les artistes d'exception. Salah Stétié, Henri Meschonnic, Maria Gioia Tavoni Ignacio Dahl ha, Rocha, Michelle Bolli (pour ne citer que quelques noms) l'entérinent. Et certains accompagnent ce superbe livre.

Bolle 3.jpgA toutes celles et ceux qui veulent comprendre comment se fomente le déplacement des formes et des couleurs, existe là bien plus qu'une initiation : le travail d'une vie et celui d'une oeuvre en cours. Le tout au sein d'une iconographie parfaite et une suite de documents qui font de l'ouvrage un livre rare d'art, d'apprentissage et d'accomplissement où  "la chose perdue" est retrouvée d'emblée. Nous ne pouvons que regretter que certains projets soient restés dans des cartons. Tout reste ici des "objets de désir". Ils permettent non seulement sa traversée mais son emprise. La beauté  reprend ici une valeur qui n'est pas seulement affaire d'un goût mais d'un regard inédit.

Jean-Paul Gavard-Perret

Catherine Bolle, "La chose perdue", Till Schaap Editions, Berne, 2019.