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07/06/2019

Régis Figarol : eaux vives

Figarol.pngRégis Figarol, "Les gens de Chêne-Bourg", à l'occasion des 150 ans de la commune. Point Favre, Avenue François-Adolphe Grison 6, 1225 Chêne-Bourg. Analix Forever, 10 rue du Gothard, 1225 Chêne-Bourg. A partir du 22 juin 2019.

 

figarol 3.pngLes portraits de Régis Figarol, dans leurs segmentations, ne sont pas là pour défaire : ils assemblent les épars croisés chaque jour et dont la diversité crée une communauté. Photographier n'est plus mettre de l'ordre mais rappeler la présence de destins comparables aux nôtres et aussi anonymes qu'eux. Cela fait un monde. Dans le même il y a soudain de l'ailleurs. La ville en devient le creuset. Le regardeur  se contemple, autre et pareil. Chacun est captif et captivé par ce "elles/ils sont là, c'est eux, c'est nous".

figarol 2.jpgLes images dans leur fixité deviennent vivantes : c'est un film lent où tout le monde galope, un film rapide où l’on bouge à peine. Bref des films apparemment innocents mais pour supprimer ce qui détournerait l’attention vers l'ailleurs. Preuve que la photographie n'a rien d'abstraite. La tête y court plus vite que les fantasmes.

figarol 4.jpgPreuve aussi que pour Régis Figarol il n’existe pas d'images belles ou moches : juste des images nécessaires. Elle cherche la dramaturgie qui naît d’une certaine marche d’éléments non dramatiques. Aller vers eux c'est nous diriger où nous allons tous les jours et vers ce que l'existence nous accorde. Chacun peut imaginer des histoires dans les visages. Une femme pense à son mariage, une autre à ses enfants. Plutôt que de vider l’étang de la ville pour voir les poissons, le photographe les pêche avant de les remettre dans leur bain afin qu'ils continuent leur cours. Nous n'y voyons pas que soi. Nous y voyons les autres.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/06/2019

Alexander Abaturov : le un et le multiple

Abaturov 2.jpgSans doute trop binaire ce film documentaire ambitieux tente un portrait impossible. A la base il existe une histoire vraie où s'entremêlent deux narrations "documentaires" : celle des soldats d'élites de l'armée russe et celle de la famille d'un de ses soldats mort dans des circonstances troubles (sans doute une vendetta), cousin disparu du cinéaste.

 

Abaturov.jpgExiste  un filmage à l'équerre de la vie militaire et patriotique avec scènes de dortoirs réussies. Tous les soldats sont semblables. Dans la famille c'est l'inverse : une sensation d'opacité demeure là où le travail de deuil reste impossible.

Abaturov 3.jpgLa bande son est impressionnante. Elle crée en grande partie l'émotion du film là où le réalisateur tente de se mettre dans la peau de son cousin. La puissance belliqueuse de la Russie imprègne le documentaire. Il navigue entre film de guerre et film intime, entre uniformisation et recherche d'une identité. La guerre devient pour les soldats une force de vie mais le film reste trop verrouillé pour emporter une totale adhésion. Seul le père reste le point de résistance du film : muet il n'est pas dupe.

Jean-Paul Gavard-Perret

Alexander Abaturov, "Le Fils".

 

31/05/2019

La Déesse Europa version Deborah de Robertis

Deborah OUI.jpgA Strasbourg,  dans  un des deux  lieux des  parlements européens, Deborah de Robertis a utilisé l'occasion des élections pour une performance que les médias ont totalement occultée comme si les revendications de la féminité défendues par l'artiste n'avait plus droit de citer.Deborah bonbon.jpgCherchant toujours des points emblématiques pour ses performances (Musée du Louvre, Lourdes par exemple) l'artiste a imposé au Parlement Européen une présence où la nudité féminine prend une nouvelle essence.

Deborah 3.jpgS'emparant du point de vue "passif" du modèle (au service du masculin) elle transpose à nouveau la position des regards. Et c'est soudain le voyeur qui est regardé à travers le troisième oeil sanglant : celui du sexe féminin. Deborah 2.jpgAccompagnée à Strasbourg par Blyvy Makasi, Abigail Sia, Laure Pepin, Angie Mathieu, Maya Lacoustille, comme elles, activiste ou performeuse, l'artiste a créé un aéropages de "femmes puissantes pour la création de cette métaphore d’une Europe au féminin qui porte le monde, s’arrache du mythe patriarcal et se dresse contre l’inertie". Une nouvelle fois elle a été censurée et sa voix étouffée par une plainte de la part du Parlement Européen de Strasbourg (pour dégradation volontaire aggravée).

Deborah.jpgLes assesseurs s'empressèrent de chasser les intruses et d'effacer leurs taches de sang. Elle ont néanmoins pu laisser la trace que l'artiste évoque ainsi : "Souveraine, putain, mère originelle de la lignée des Hommes. Déesse bâtarde à la vulve monstrueuse et dégoulinante, /Je vous laisse entrevoir les ténèbres. / La fin possible d'un monde. / Il est presque trop tard: ma neige a fondu, mes océans débordent, je perds les eaux. J'annonce le déluge et le souffle de vie." Ce véritable chant, l'artiste l'a imposé dans le lieu des institutions glacées et qui font du mythe de la déesse Europa au mieux une commodité de la conversation politique. Le tout dans un appel à une nouvelle donne des frontières à naître : "Les seules frontières que je respecterai seront celles qui séparent ciel et terre" affirme superbement la plasticienne.

Jean-Paul Gavard-Perret