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09/05/2013

Giacometti : bandes et sarabandes

 

 

Alberto Giacometti, Dessin, Texte de Louis Clayeux Editions Galerie  Claude Bernard, Paris, 162 pages, 20 Euros.

Alberto Giacometti « Espace tête figure », Musée de Grenoble du 9 mars au 9 juin 2013.

 

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Dans toute son œuvre Giacometti chérit ceux qui ne sont déjà plus vraiment dans l’espace. Ils trouvent parfois une chaise  pour se poser en sentant que leur histoire moins que de finir n’avait – tout compte fait – jamais commencé. Les visages restent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art se mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée par le trait de cendre et de graphite comme dans le bronze et le plâtre peint. en noir.

 

 

 

Pour Giacometti la couleur vive ou aquarelle est une aliénation déterminée par des réactions émotives. Elle reste sans efficacité réelle pour l’esprit à travers ses sarabandes qui nient le dessin. Pour Giacometti toutes les possibilités nouvelles des impressionnistes ont été trahies par la griffe de la pure sensation coloriste. Seul le dessin impose son mode d’être tandis que  la couleur  reste avide de ce qu’il recouvre et censure.

 

 

 

A l’occasion de l’exposition à Grenoble d’un ensemble exceptionnel de dessins, bronze, huiles, plâtre peints et – quelques mois avant - d’un livre d’une rare qualité publié avec un texte de Louis Clayeux, Giacometti prouve s’il en était encore besoin - que sous le sculpteur s’érige un dessinateur et un peintre de génie. Le noir y projette la lumière au sein d’un nombre restreint de formes pour les faire varier dans un espace suspendu et figé. Entre figuration et défiguration surgit une dynamique de vibration sombre et première.

 

 

 

Par delà la pulsion scopique est donc atteinte  la conscience primitive d’un monde perçu dans son noyau.Tandis que la sculpture de Giacometti touche l’ineffable et l’essentiel, sa peinture devient une prise de vision d’un champ intérieur à travers l’opacité d’une matière plus  fluide et fragile. Sa dilution à la térébenthine permet le mariage des formes dans une lumière d’effacement. Les visages  deviennent des ombres portées sur un crépuscule sans fond ni repère. L’art s’y  mesure à ce qu’il est : l’ébranlement de la pensée.

 

 

 

Quant au dessin, libre et savant dans ses apparences d’ébauches il reste inflexible tel un roseau qui ne peut rompre.Le spectateur y entame un dialogue silencieux avec lui-même. Mais il fait tout autant l’expérience vécue de l’angoisse ou du calme à travers la présence « pure» de portraits exceptionnels dans leur figuration quasi abstraite. Plus que contours les cercles et les verticales structurent les volumes comme le prouvent les visages de James Lord ou de Teriade. Perdus dans la forêt de leurs songes. L’artiste semble  les ouvrir à une dimension métaphysique : loin de toute psychologisation  ils deviennent des rêveurs insomniaques et pénitents. On comprend alors pourquoi pour Artaud comme pour Beckett Giacometti fut un maître. Le seul peut-être.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

08/05/2013

Alexandre Loye : habiter le monde

 

Alexandre Loye, 9 gravures, Art&fiction, Lausanne.

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Né en 1972 en Valais, Alexandre Loye diplômé de l’École Supérieure d’Arts Visuels de Genève vit et travaille à Lausanne. Il a notamment exposé à la Galerie Grande Fontaine de Sion, à la Galerie Rosa Turetsky (Genève), à la galerie Le Cube (Estevayer-le-Lac). Il a publié aux éditions Art & Fiction un livre à quatre mains avec le peintre Yves Berger (« L’Araignée jaune ») et a créé une version graphique du « Makar pris de soute » de l’écrivain russe Andreï Platonov. Sa peinture et ses dessins sont figuratifs mais d’une manière particulière. En surgit un univers aussi familier (le bord de ville où il habite) que sobrement fantastique et riche d’un imaginaire acéré. Le jeune artiste voit non seulement ce qu’il a devant les yeux mais en deçà : «  j’ai à l’esprit une image des immeubles que j’ai laissés dans mon dos. Je vois mon balcon resté derrière moi. Voir, c’est aussi penser, et je ne peux me contenter d’une fenêtre sur un paysage immobile. Je veux peindre l’horizon qui ondule au rythme de ma marche, la verticalité de l’arbre qui s’écarte pour me laisser passer » écrit l’artiste.

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Sensations et émotions quittent la ville pour être charpentées dans l’atelier. De telles images posent la question du sens des choses et des paroles. Selon Alexandre Loye les immeubles, les routes deviennent des signes et des « mots ». Dans ses dessins il les laisse tels quels.  Dans ses peintures ils subissent des métamorphoses, prennent une autre consistance afin de s’adresser autant à l’animus qu’à l’anima, à l’esprit qu’à la sensation. Dès lors la figuration traduit le ressenti d’un monde que sans l’artiste on ne percevrait pas forcément. Parfois, écrit-il, «  c'est en pelant des patates que ça m'apparaît: quelques éléments essentiels d'une image possible ». Surgissent alors des mutations longuement fomentées avant que l’image éclate. De manière ironique ou non : mais toujours poétiquement déplacée. Preuve que l’artiste a raison lorsqu’il affirme  « Faire pousser de la peinture, c'est comme faire pousser des salades». Mais la peinture nourrit plus longtemps car son empreinte est durable. Elle permet d’atteindre un horizon où l’imaginaire et le réel se rejoignent. Soudain l’araignée qui est dans la tête de tout créateur se retrouve en jaune clair sur l'aire bitumée d’un quai de la gare de Lausanne. Alexandre Loye reste donc l’artiste bien trop méconnu qui parle la vie à travers ses œuvres sereines et drôles, pudiques et habitée. Oui c’est bien là le mot clé. La peinture est là habiter le monde un peu mieux afin d’y avancer. Même quand il pleut.

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Jean-Paul Gavard-Perret

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06/05/2013

Les herbes fauves de Baptiste Gaillard

 

Baptiste Gailllard, « Le chemin de Lennie », editions Héros Limite, Genève, 24 pages, 12 E.

 

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Baptiste Gaillard  est un jeune artiste et poète suisse. Il raclant les stucs de l’art et ses figures hiératiques. Ses sculptures hirsutes, boulimiques, totémiques, volontairement bringuebalantes jonchent un univers où l’archéologique rejoint la postmodernité selon des lois que l’artiste conçoit à travers glissements, fragilités et détours. Pour lui les choses ne sont jamais inertes et homogènes. Elles vibrent, battent, émergent et s’émiettent. L’artiste genevois insère son propre magnétisme face à celui de l’attraction terrestre. Son goût pour les restes, les rebuts, les choses usagées, dégradées ou  ruines de culture illustrent la précarité du monde. L’artiste récupère ces vestiges pour une recomposition. L’incongruité bouillonne non sans humour dans une abstraction très spécifique qui tord le cou à la métaphysique et opte pour une trivialité parfois  joyeuse .

L’iconoclastie fonctionne à plein  régime. Elle soulève un trouble dans des dramaturgies sévères et baroques que Gaillard reprend lorsqu’il devient poète. Ses premiers textes ont parus dans des revues de référence (Revue de Belles Lettres,  Triages et Tissu). « Le chemin de Lennie » est son premier livre. L’écriture y fonctionne entre le  réel et de l’imaginaire. Ce dernier se laisse contaminer par le précédent et produit des hallucinations énigmatiques. Surgissent  « des particules comme des poussières qu’une présence semble soudain activer (petits soulèvements à chaque pas, puis suspension lente), et c’est un monde qui s’éveille l’humidité alourdit les poussières et les rend inopérantes, la sécheresse semble au contraire les exciter ».  D’où la formation par déroulement et répétition d’un long poème tantrique en prose.

 

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Ses « védas » évoquent une suite de  phénomènes naturels sans que la cadre spatio-temporel soit délimité. L’effet d’abîme de cette chronique achronique reste saisissant. L’énergie du vivant se baratte  sans ligne directive précise. Des segments en reprennent d’autres afin d’y adjoindre d’autres informations. Le livre pousse comme une plante. Parfois la partie centrale absorbe toute la sève, parfois à l’inverse celle là innerve les feuilles périphériques.

« Le Chemin de Lennie » est ponctué par la forme la plus primitive de la description et du constat : « il y a ». Mais ces trois mots ne sont jamais éloignés  des ouvertures enchantées du « il était une fois ». . Preuve que le livre reste un chemin du langage même si sa neutralité volontaire le rapproche le plus possible de l’existant. Ajoutons que l’auteur ne cherche pas à en achever la quête par une vue d’ensemble ou une morale. Chaque mot est donc à vivre séparément dans l’absolu d’une écriture « en herbe ». La  seule qui en ses tiges et fines gouttelettes .aborde l’étendue de la terre dans la béance du temps.

 Jean-Paul Gavard-Perret