gruyeresuisse

14/10/2018

Kafka sans enluminures

Kafka 2.jpgKafka choisit une simplicité que certains  rapprochèrent d'une sorte de "degré zéro de l'écriture". Si un tel degré existe dans l'œuvre - ce qui reste à prouver - il reste très élaboré. Face aux architectures savantes à la Thomas Mann, l'auteur du "Disparu" (Aka "L'Amérique" ou "Amerika") substitue une écriture "behaviouriste" avant la lettre. Elle semble, dans ce cas précis, portée par le pays où l'histoire s'inscrit. Une telle écriture s'interdit l'analyse : seuls le geste, le dialogue, l'action décrivent une trajectoire qui donne l'impression de s'improviser à mesure que l'intrigue se déroule.

 

Kafka 3.jpgCette nudité du récit (qui s'oppose aux premières ébauches post-symbolistes de l'auteur telle la "Description du combat"), cette brièveté, cette économie du vocabulaire se doublent sans cesse d'une ironie. Elle pousse parfois certains récits vers la caricature - mais sans jamais y tomber. Et c’est même ce qui donne à La Métamorphose - mais pas seulement - sa puissance, sa fascination et sa violence qui prennent dans d’autres textes un aspect très différent.

 

 

Kafka.jpgNéanmoins les précédentes traductions de l’œuvre ne rendaient pas toujours à cru la puissance des déchéances fourrées d’alacrité qui parsèment l'histoire de sombres héros. Il existe rarement de place pour les lamentos : certes l'"optimisme" de Karl Negro fait sans doute peine à voir, mais il n'en demeure pas moins que le roman dont il est le héros comme celui où l’ex «cancrelas» devenu bête immonde créent toujours des suites de décalages. D'autant que  souvent ceux-ci ont bénéficié des «chances» de l'inachèvement...

Jean-Paul Gavard-Perret

Franz Kafka, « Œuvres complètes » Tome I et II, Trad. de l'allemand (Autriche) par Isabelle Kalinowski, Jean-Pierre Lefebvre, Bernard Lortholary et Stéphane Pesnel. Édition publiée sous la direction de Jean-Pierre Lefebvre, La Pléiade, Gallimard, 2018, 1392 p. et 1072 p., 55 et 60 E..

12/10/2018

Harry Gruyaert : les haricots dans le panier

Gruyaert.jpgLe photographe belge Harry Gruyaert essaye d’ordonner le désordre et de désordonner l’ordre : ordre du monde, des choses dont l’artiste se veut à la fois le maître et le valet : « Je suis attiré par les choses et les choses m’attirent”écrit-il pour définir sa recherche d’instants que le monde porte en lui mais aussi que l’artiste porte sur eux. C’est une manière de ramasser les haricots du réel parmi ses rangées auquel le photographe montre comment des lignes se croisent et se recroisent. Mais au bout de chaque prise les haricots sont dans le panier.


Gruyaert 2.jpgCelui qui revendique le terme de «photographe de rue» est un créateur qui pense et imagine le réel en couleurs pour transformer le document en compositions superbes et riches de poésie vagabonde. Des éclats de vie étonnent l’œil du spectateur. Mais il ne s’agit pas de “ coups ” ou d’esbroufe. Les escarpements s’habillent de légèreté.. A l’intérieur des contours, des prises, des cadrages se crée un labyrinthe où le regard en se perdant retrouve un relief inattendu.

Gruyaert 3.jpgGruyaert a compris qu’il ne faut jamais rechercher le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable celle qui nous fait face dans le réel comme dans l’illusoire au sein d’un jeu de piste dont nous ne connaissons ni le point de départ, ni celui d’arrivée. Bref la photographie ne mène pas où l’on pense accoster.

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

17:54 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

10/10/2018

Jeff Wall ou les chimères du réel

Wall.jpgConçue en collaboration avec l’artiste canadien, l’exposition « Appearance » propose la rétrospective des scénographies de Jeff Wall de 1970 à nos jours en 27 photographies grand format. Elles deviennent avec le créateur des reprises de critères picturaux et cinématographiques afin de créer une sidération par les paradoxes que chaque « mise en scène » produit en particulier dans ses célèbres « Ligthboxes » et plus près de bous de ses « tableaux photographiques ».

Wall 2.jpgLa construction de l’image est toujours très précise et ludique même lorsque l’artiste semble organiser des scènes plus sombres et inquiétantes. A y regarder de près il existe toujours des éléments drôles qui tiennent aux situations, gestes ou objets. La pléthore des choses ne crée pas seulement une documentation empathique mais une véritable transformation de la facticité en vérité (et vice versa) afin d’explorer et de comprendre le monde en partant de ses singularités pour les porter jusqu’à des fins métaphoriques.

Wall 3.jpgLe parcours devient en ce sens double. L’artiste crée une narration mais produit tout autant un effet de distance par des vacillations où le réel se transforme en fantasme de monde. Ne se perçoivent pas seulement des dimensions de l’espace, mais la présence d’une topographie intempestive. L’œuvre illustre à la fois la gloire et la ruine du réalisme par sans transformation en divers types de chimères poétiques à relents littéraires.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jeff Wall , « Appearance », du 5 octobre au 6 janvier 2019, Mudam Luxembourg.