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07/01/2014

Edmond Bille et l’avenir du paysage

 

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Bernard Wyler, « Edmond Bille, Estampes et Affiches », éditions In folio, Gollion.

 

 

 

Edmond Bille (1878-1959) est un peintre, graveur, maître verrier suisse. Il a étudié les beaux-arts à Genève, puis à Portugal au cours des années 30. Sa résidence de Sierre  était le lieu de rencontre d’artistes et écrivains souvent proches du mouvement pacifiste international. L’artiste fut d’ailleurs un ami de Romain Rolland. Le livre de Bernard Wyler propose l’inventaire des gravures, ex-libris, affiches et illustrations d’Edmond Bille. Il prouve combien ce dernier n’eut cesse de pratiquer l’estampe sous toutes ses formes (xylographie, gravure sur bois, lithographie, eau-forte, pointe-sèche). Il a d’ailleurs renouvelé sa technique par exemple à l’aide de matériaux nouveaux pour ses supports dont le plexiglas. Les pressions ou les incisions y produisent des transferts nouveaux et obligent à résoudre un certains nombre d’hypothèses plastiques.

 

Concentrée sur le paysage et le portrait l’œuvre représente un véritable laboratoire de l’estampe. S’y capte une poésie figurative. Elle permet d’explorer la signification d'un certain nombre de mots-clés dont imagination et structuration dynamique. L’analyse de Wyler précise que pour Bille la création plastique est moins une façon de montrer autrement que d’approcher autre chose au cœur même réel. Cette idée et sa mise en pratique permettent de révéler non l’essence mais la pérennité et le devenir du paysage et du portrait. Elle est aussi la réponse cherchée aux angoisses de l'homme devant la temporalité. Face au chronologique et la dégradation qu’il impose  l’estampe libère le temps par effets d’échos particuliers. Elle réalise le passage de l'actuel au virtuel, du réel au possible. Elle devient le médium moins du retour que de l’avancée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/01/2014

Plaidoyer pour une photographie vivante

écal.jpg« ECAL Photography » sous la direction d’Alexis Georgacopoulos, Nathalie Herschdorfer et Milo Keller, ECAL Lausanne, Hatje Cantze, Ostfinldern,  296 pages, 50 Euros

 


Du 15 novembre au 15 décembre 2013 l’Ecole cantonale d’art de Lausanne a présenté à Paris  l’exposition « ECAL Photography » dans la galerie Azzedine Alaïa. Cette exposition se double d’un  livre magnifique construit sur un choix de tirages dû à la commissaire d’exposition Nathalie Herschdorfer spécialiste de la photographie émergente, ainsi qu’à Milo Keller et Alexis Georgacopoulos directeurs de l'ECAL. L’école est devenue un des meilleurs centres de formation au monde. Beaucoup de futurs plasticiens, graphistes, designers industriels, typographes, cinéastes, designers d’interaction y fourbissent leur savoir et leur technique. Les photographes ne sont pas oubliés comme le prouve cette publication. Elle souligne combien la nouvelle photographie qui se dégage d’ascendances américaines pour explorer des territoires plus ambitieux ouverts par des  Marten Lange, Lydia Goldblatt, Massimo Bartolini et autre Aleix Plademut. Les jeunes artistes réunis ici proposent leur propre indignité nécessaire face à ce qu’il est coutume de voir. Ce qui n ne les empêche pas de d’aimer et de faire aimer leur art dont ils connaissent grâce à l’ECAL le nécessaire background. Portraits, paysages, vanités trouvent des scénographies inédites. Chaque jeune artiste s’abandonne à son « vice » avec orgueil et fièvre afin de s’accaparer  des êtres et les choses pour proposer aux yeux rouillés d’autres visions entre humour, méchanceté ou tendresse. Parfois le cliché ressemble à un nuage hasardeux qui traverse les cieux, plus loin il fait tomber une pluie rageuse et brève. Puis reviennent les histoires  qui  tiennent lieu de vérité comme de leurre, de rêverie ou portraits inversées Le regardeur trouve toujours un fétiche (ou le propre fétiche de ce dernier) où se raccrocher : miel du temps sur un mur blanc ou dans les remous bleus d’une piscine, coffre clair, lutrin de fesses, armoire secrète, femme en extase ambigüe, etc..  Sont donc proposées des sources qui glacent la bouche ou brûlent l’estomac. C’est ainsi qu’on se rapproche du monde et de son absence d’horizon pour le dégager tant que faire se peut.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

01/01/2014

Jean-Luc Godard apostolique et romain

 

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Jean-Luc Godard, « Manuscrit original du Mépris », Editions des Saints Pères, Paris, 2013, 139 E..

(photo de tournage de "One plus one").

 

 

 

A juste titre on s’attarde sur les narrations, inserts, travellings, décadrages,  hors champs et autres stratégies et diégèses chez Godard. On oublie à ce jeu combien ses images ceintes sont avant tout des images saintes. Le cinéaste reste le plus catholique et romain des cinéastes. Entendons par là qu’il est au cinéma ce que fut à la peinture Raphaël. Ses images  au-delà de leur énergie, condensation et déplacement révélateurs d’archéologies cachées restent avant tout d’une beauté magique. On rétorquera que la beauté est un concept déplacé. Deleuze le rejeta : il n’y aurait là selon lui qu’affaire subjective de goût. Voire...  Comment définir autrement ce qui emporte les films et  les vidéos de Godard ?  Même lorsqu’il filme le bordel du monde celui-ci se transforme en « beaurdel ».

 

Mais chez lui la beauté n’est pas qu’un simple désir  de plaire. Même s’il existe chez le créateur le désir de séduire et  la poursuite de « l’autre ». Elle répond à une volonté supérieure et n’est pas un nom mais une série d’expériences filmiques auxquelles elle accorde une forme de transcendance. Godard fait du Septième des arts une pratique avec ce que cela implique et que rappela sobrement Louise Bourgeois « en tant qu’artiste vous devez créer de la beauté ».

 

Bien qu’il ne soit pas religieux chacune des images du Vaudois reste une résurrection. Leur beauté demeure une manière de lutter contre la mort et de prouver que la vie vaut d’être vécue.  En cela l’œuvre n’est jamais originale au sens superficiel du terme : c’est ce qui en fait l’inaltérable puissance. Elle dépasse la technique et le savoir et possède une valeur absolue.  Elle est associée à l’amour – ce qui a quelque chose à voir sans doute avec une histoire de religion.

 

Chez Godard la beauté est libératoire, dégagée du pathos. En ce seul sens le cinéaste échappe au statut de catholique et romain. Qu’on se souvienne - en dehors des plans célèbres du « Mépris » - de « One plus One ». Dans le chaos du monde  Anne Wiazemsky est saisie au sein de plans-séquence d’une plastique virginale et diaphane. L’image - sculpturale - traite du volume dans l’espace  avant de se dissiper dans les ombres appesanties d’un fondu dans la lumière du soir. La beauté s’y respire à plein poumons, le reste est accessoire.

 

Jean-Paul Gavard-Perret