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17/11/2020

Alexia Turlin et Hadrien Dussoix entre chic et choc

Dussoix Turlin 2.jpgAlexia Turlin et Hadrien Dussoix, « Avant demain », Galerie du Boléro, centre d’art et de culture de la Ville de Versoix et Château de Penthes jusqu’au 13 décembre 2020.

Alexia Turlin a renoncé depuis longtemps à tout conformisme existentiel et artistique. Sa mère - vietnamienne du Cambodge - a rencontré son père sur une montagne suisse. Et la particularité de la créatrice doit résider autant dans ses origines que dans son parcours. Elle travaille face au monde pour l'analyser mais aussi se remettre en question dans des épreuves de rapidité afin de rester au plus proche d'elle-même.

Dussoix Turlin.jpgComme Alexandra David Neel elle se sent dans l'art et dans la vie sans jamais cesser de monter et descendre des montagnes et tente d'accéder à un lieu inconnu en fidélité à la formule de Beuys selon lequel  "nous sommes des oeuvres inachevées". Elle travaille, dans son atelier à Genève, dans un chalet à 1700 m d'altitude ou in situ comme c'est le cas pour cette exposition. Elle propose un panoramique de montagnes non sans réminiscence à Hodler. Les reliefs au fusain semblent enveloppés d'une brume colorée créée à la bombe et dont la matière "fond" comme glace au soleil. L’ensemble est rehaussé d’or et de paillettes pour tenter de cacher la disparition irrémédiable des neiges sous l'effet de réchauffement climatique.

Dussoix 3.jpgL'artiste interroge l'évolution de notre société. Comme elle, et face à ce paysage, Hadrien Dussoix développe une oeuvre tout aussi éphémère où les "réponses" au chaos s'inscrivent en lettre noire d'un slogan : "Tout ira bien". Les deux oeuvres s'accordent parfaitement entre le chic et le choc, la sophistication et une forme de scansion plus brutale. Se découvrent aussi des toiles d’Hadrien Dussoix réalisées avec des enfants. Ce jeu de miroir en quête d'intensités toujours plus poétiques ou aiguës se prolonge dans son double au château de Penthes.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/11/2020

Michel Thévoz hors-cadre

Thevoz.jpgEn attente de l'exposition prévu le 11 décembre "L'Art Brut s'encadre", Michel Thevoz propose son essai sur un double encadrement. Celui, matériel, du liseré plus ou moins large ou chargé qui délimite une œuvre et celui - plus mental - de l’artiste libéré et enfin dégagé de ses maux (ou à travers eux) projette sa psyché considérée comme "aliénée" grâce à un "art brut". Le temps est révolu où son musée de  Lausanne était visité comme un zoo. Thévoz est de ceux qui ont désenclavé cette vision et accordé une vraie lumière à de telles oeuvres. Ceux que Jean Dubuffet définissait comme "indemnes de culture" ont osé inconsciemment une liberté que les artistes "normaux" ne se permettaient pas forcément.

Thevoz 2.jpgNulle barrière chez des artistes qui se soucient si peu du cadre et quelle qu'en soit la nature ou la matière. Ils ignorent un tel accessoire culturel. Et l'auteur nous ramène à ceux qui dans leur maladie et leur délire schizophrénique se prirent parfois pour des dictateurs, des prophètes ou qui comme Wölfli, Gustav, Crépin, Marcomi, Godi et bien d'autres s'en remirent à des inspirateurs surnaturels. Bref tous étaient incapables d'encadrer leur création. Et c'est ce qui en fait le prix. Leur créativité ne connaît pas de "fins" ou de règles. Leurs fenêtres s’ouvrent non sur ce qu'on prend pour le réel mais sur leurs propres abîmes qui sont parfois des cimes.

Thevoz 3.jpgThevoz le souligne. Et, poussant plus loin, il propose  une typologie psycho-socio-mythologique des encadrements bourgeois. Elle est des plus pertinentes puisque ceux-ci témoignent parfois de la volonté d'emprisonner des oeuvres souvent subversives en des cages dorées qui réduisent le créateur au rang décorateur. Sans parler de ceux qui ne pouvant s'offrir qu'un oeuvre mineure le compensent par un encadrement démesuré. Mais ce livre tient avant tout par sa défense de l’Art Brut . Thevoz rappelle qu'il contient des chefs-d’œuvre que l’art officiel n’atteint pas forcément. L'auteur poursuit sa défense et illustration d'un art qu'il accompagne et réhabilite pour sa reconnaissance et même si la signature des grands maîtres garde trop souvent plus de valeur que les oeuvres elle-mêmes.

Michel Thévoz, "Pathologie du cadre – Quand l’Art Brut s’éclate", coll. Paradoxe, Editions de Minuit, Paris, 2020, 160 p., 18 €.

10/11/2020

Victor Segalen et la recherche du sublime

Segalen.jpgChacun des livres de Segalen est une rencontre : avec les autres, avec le monde,  avec des œuvres et avec lui-même bien qu'il ne cesse de se fuir. Mais pour se retrouver. C'est pourquoi les deux tomes de cette édition sont ordonnés  judicieusement par Christian Doume dans le mouvement des forces qui anime les œuvres et leurs marges au fil du temps.

Segalen 2.jpgL'exotisme s'y taille la part de lion. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Il n'a rien ici de superfétatoire ou de platement touristique. D'autant que Segalen a horreur des écrivailleurs qui flattent le lecteur. Ordre et désordre vont ici de paire. Ou plutôt demeure l'ordre du désir contre la répétition, bref le désordre et l'inassouvissement. En ce sens l’un et l’autre nous disent la précarité et l’incertitude. Mais la beauté du monde aussi.

 

Segalen 3.jpgPrédateur de l'éphèmère contre l'effet-mère qu'il dut supporter, Segalen ne cessa d'écrire autant dans l’urgence que dans le recueillement. Le poids de l’existence en ses déplacements sont là pour que l'auteur en reste le complice. En son "apprend-tissage" il est allé au bord inespéré de vies inconnues pour éclairer l'orage par la parole et devant de multiples horizons. C'est aussi pénétrer dans un champ intérieur où se reforment d'autres rêves d'existence contre la solitude dont ses "Odes" restent le témoignage.

J-Paul Gavard-Perret

Victor Segalen, "Oeuvres 1 et 2", Editions de Christian Doumet, Bibliothèque de la Pléiade Gallimard, 2020.Chaque exmplaire 67,50 E. 62, 50 E. avant le 31. 08. 2021. Parution le 12 novembre 2020.