gruyeresuisse

14/03/2017

C’est grave docteur ? Médecine et poésie.


Varone 2.png« Ma chair médecine », Samedi 18 mars de 19 à 21h,Soirée de lectures poétiques libres proposée par Roxane Varone et Barbara Polla. Avec la participation exceptionnelle de Tatyana Franck (directrice du Musée de l’Elysée) et de Frank Smith et le groupe « Esprerimentoquadro », Cinéma Bellevaux, Lausanne.


Varone.jpgRoxane Varone a trouvé avec Barbara Polla l’alliée idéale pour sa soirée. Médecin (entre autres) elle sait ce que contient l’œuf dur ou mollet du corps, son manque parfois de peau, ses charpies ou son bloc, ses reins, son pelvis cher à Elvis, son visage pâle, ses yeux cernés de cerneaux et les crampes qui parfois le saisissent. Bref elle connaît tout de ses caprices, de ses angoisses notables et de sa faiblesse générale. Et Roxane Varone a collectionné les textes qui prouvent comment la médecine est là pour répondre à de multiples problèmes et questions du type « Que faire de mon mou de ventre ? » même si ce n’est pas la plus importante. Mais la collectionneuse prouve grâce à Barbara Polla que ce n’est pas la « mère « à boire.

varone par Laurent Guiraud.jpegAvec sa géniale génitrice elle a préparé une potion magique d’auteurs plus (im)pertinents sur le sujet qu’on pouvait le penser. Il y aura entre autres Apollinaire,Aragon Bataille, Beckett, Boulgakov, Gandhi, Shelley, Spinoza, Hugo, Quignard, Ronsard, Sully, Frank Smith. Ce dernier sera d’ailleurs là en chair et en os et fera partie des lecteurs qui gonfleront poumons et trachée pour émettre ce que ces auteurs en disent. Preuve que la médecine comme la poésie peut être une fête avec le corps dedans. Mais pour autant tout n’est pas réglé. Et Franck Smith de préciser « Qu’est-ce ça veut dire, avoir un corps ? Il est mobile, immobile, immobile, mobile selon diverses migrations. Mais c’est aussi une histoire de pouvoirs donc de dominations. « Et la poésie là dedans ?’ » ajoute Frank Smith. La question à Lausanne sera ouverte sans tabou. Le corps et sa caverne seront soumis à extensions et flexions. Poètes et récitants debout plus qu’alités nous referons une santé en prouvant que la poésie comme la médecine est un art et une science.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(photo B. Polla, Laurent Guiraud)

Peter Wüthrich : un certain monsieur Bloom

 

Wutrich.pngPeter Wüthrich, « Bonjour Mr. Bloom », Galerie Gisèle Linder, Bâle, du 25 mars au 13 mai 2017.

« Ulysses » reste pour Peter Wüthrich un texte fondateur. Il y a découvert une collection d’expressions qui échappent au logos et sont créatrices d’un univers qui sort de ce que le roman proposait jusqu’alors. L’artiste bernois a associé divers objets trouvés à des extraits du livre. Il réinterprète visuellement cette fameuse journée (16 juin 1904) dans laquelle se déroule le livre dont sur les100 dernière pages extraordinaires ont révolutionné la littérature.

Dans cet approche nul ne peut dire si Joyce le "père" est affectueux : mais son "fils" est en rien indifférent (euphémisme). A l’inverse Bloom et Stephen qui lorsqu’ils parlent dans Ulysse ne s'accordent sur rien, Wüthrich crée un dialogue pas seulement intellectuel avec Joyce.

Wutrich 2.jpgSi a priori par leur nature et leur esprit, les « choses » retenues par l’artiste sont loin de Joyce, leur étrangeté même crée par analogie des rapports auxquels ne préside pas que le hasard. Et, le cas échéant, celui-ci - pour aberrant qu'il puisse apparaître - fait parler la langue de Joyce et prouve l’erreur qu’Italo Svevo entretenait lorsqu’il écrivait :" L'Irlande est un peuple de la langue morte".

Wutrich 3.jpgAjoutons que les liens que Wüthrich nouent avec Bloom ressemblent à ceux qu’entretenaient Joyce et Beckett. Le premier serait - comme Beckett avec celui dont il fut le secrétaire - serait enthousiasmé par le Suisse lui-même obsédé par l'écriture joycienne. Les deux font partie d’une commune appartenance. L’impossibilité d’un certain langage admis détermine leurs approches. Ils font preuve, chacun à leur manière d’une virtuosité inter-linguistique au sein d’une extrême attention à la modernité pour Joyce, à la postmodernité pour Wüthrich.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/03/2017

Maud Simonnot : nuit américaine et nuits parisiennes

 

Simonnot.jpgLes biographies ont souvent un parfum de nostalgie (lorsqu’elles sont hagiographiques), de soufre (lorsqu’elles sont à charge). Maud Simonnot évite ces deux écueils. Elle reconstruit les folies parisiennes des années 20 selon une perspective opposée à celle choisie par Woody Allen pour un des plus ratés de ses films. Preuve que si Paris fut aimé des américains, la ville ne leur rendit par forcément. Robert McAlmon en est l’exemple parfait. Le « gars du Middle West » - à la fois surdoué, autodidacte, « parvenu » (il épouse une des femmes les plus riches d’Angleterre), sourdement méprisé, ami de Kiki de Montparnasse, de Man Ray, de l’intelligentsia de l’époque (Gertrud Stein, Nancy Cunard, Joyce, Aragon), auteur à succès et éditeur (il publia Hemingway) - y connut la gloire avant un retour obligé au pays natal en un désert aussi géographique qu’existentiel.

Simonnot 2.jpgMaud Simonnot ne se veut rien la conscience du personnage. Elle le suit dans son Assomption et sa décadence. Elle le montre aussi dévoré par la vie que la dévorant en une nouvelle déclinaison de « l’enfer c’est les autres ». Derrière ses strass, ses réussites insolente McAlmon demeure le déclassé. La clarté, l’intelligence et la sensibilité de l’auteure soulèvent l’écume des jours du « Magnifique ». Jaillissent les altérations de surface dues aux déterminations de l’existence. Son faste perd peu à peu sa richesse d’apparat : elle n'est qu'incertitude quasiment programmée dans le trou abyssal où se manifeste une présence sourde. Simonnot 3.jpgMaud Simonnot en propose des clés. Jaillit en filigrane ce qui rend poignant et terrible le « nœud » de McAlmon. Ceux qui ne l’aimaient pas et qu’il fit tout pour en être aimé, ne leur aurait-il pas interdit de le faire ? Il en était trop éloigné en dépit des fêtes qu’il organisa pour eux et des aides qui leur porta. Ce qui l’habitait était fait pour le mettre à l’écart même si à la fin de sa vie au milieu d’un désert californien il écrivait : « Le temps ici et l’isolement me rend dingue ». Mais pouvait-il en être autrement ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Maud Simonnot, « La nuit pour adresse », coll. Blanche, Gallimard ; 260 p, 20 E., 2017.