gruyeresuisse

29/05/2013

Michael Rampa : cérémonies secrètes

Rampa 2.jpgA la luxuriance et à la complexité du végétal tropical peint et dessiné par le lausannois Michael Rampa répond la solitude de l’être. Parfois il apparaît perdu dans une flore qui devient son écrin, sa matrice. L’artiste par son attention minutieuse à la nature et ses calligraphies insolites crée avec le végétal un rapport des plus sophistiqué. Chaque œuvre devient une chambre des merveilles et une sorte de caverne à ciel ouvert.

Michael Rampa propose une alchimie d’un double point de vue. Ce que son regard découvre sa pensée ou plutôt son imaginaire le filtre. Ce qu’il observe du réel exotique il le transforme. L’œuvre devient une quête où Rousseau rejoint les grands explorateurs. Comme né trop tard dans un monde déjà passé, le créateur rythme son œuvre de cette sauvagerie. Elle vient soigner notre nouveau millénaire malade de ses terres trop industrialisées. Chaque toile ou dessin remonte donc aux Origines. Surgit un modèle inédit de force et d’énergie du végétal façonnées par les forces telluriques d’en bas.

 rampa 4.jpgImbrications et tressages entre ordre et chaos créent des paysages aux tensions moins sauvages que maternelles. Une sensualité animiste surgit aussi de l’univers imaginé. En dépit de son contexte il n’a rien d’humide, de suintant. Michael Rampa épure le grouillant afin d’inscrire des paysages très agencés et structurés. Les intériorisations y tiennent du recueillement à tous les sens du terme. Mais le plaisir et l’angoisse éprouvées restent de l’ordre d’une « extase matérielle » (Le Clézio).

L’artiste transforme non le réel mais les questions qu’il pose. Il croit en une forme d’hellénisme, en une vertu de la beauté, une idée du beau et de ses formes. Par ses propositions de déplacement il apporte une manière de régénérer le regard. Il faut d’ailleurs que celui-ci se dédouble pour embrasser l’œuvre capable de poétiser le réel en une maïeutique particulière. Michael Rampa y exprime la ténuité de la nature et de l’art en leur perpétuel échange.

L’expérience sensorielle liée à la trace devient matière de résurrection. Et ce jusqu'au personnage perdu dans les toiles. Plus qu’un sujet rupestre il est de notre temps et bouscule les références. Seule présence d’origine « animale » il représente bien plus qu’un prétexte symbolique ou métaphorique. Il offre son éphémère à l’éternité d’une forêt première. D’où la sophistication de l’art là où on l’attend le moins. Il s’agit de conserver au sujet son désir mais aussi de conserver l’intact d’une sensation visuelle quasi primitive.

Rampa 3.jpgDe telles cérémonies secrètes restent la manière de s’extraire du temporel et de l’anecdote mais sans rejoindre totalement un monde d’universaux. Restent la transmutation du monde et la présence de réminiscences de l’enfance. Les métamorphoses de Michael Rampa font que l’éphémère n’en finit pas de rejoindre d’impénétrables éloignements qui font le jeu de la proximité.

Jean-Paul Gavard-Perret

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28/05/2013

Virginie Jaton : la poésie sans concession

 

 

Virginie Jaton, "Absence en miroir", "Traces d'instants", Editions Raymon Meyer, (Pully) et « Sur le bruit d’une branche », Peintures de Claire Nicole, Editions Couleurs d’encre (Lausanne)

 

Jaton 3.jpgVirginie Jaton le rappelle de la manière la plus poétique que nous ne sommes pas que des âmes. Nous ressemblons aussi à des arbres. Lorsqu’ils sont coupés de leurs racines leur langage devient mensonge. Il  tronque et démembre C'est pourquoi la tentation du silence saisit parfois. Mais c’est là accepter de ne pas avoir de véritable existence.

 

Contre une telle extinction de voix il faut se battre. Virginie Jaton s’y soumet pour répondre au double problème de l’identité. A savoir  le "qui je suis" et le "si je suis". Sa poésie permet de connaître les propriétés physiques du feu des êtres « de bois » et d’en faire éprouver  la chaleur, la brûlure comme la cendre. L’auteur laisse sa langue (qui, elle, n’est pas de bois)  parler bien au delà de la seule volonté consciente. S'inscrit une avancée subtile en une économie particulière : à un  texte succède un autre texte dans un mouvement de volute.

 

Un tissu précaire, souple, délicat apparaît. En dessous palpite une chair que l'on ne connaît  pas ou trop mal. Il faut alors aller chercher chaque fois un peu plus loin dans les mots de Virginie Jaton. On peut s’y aventurer sans crainte car elle a biffé ceux qui  immobilisent dans une répétition.

 

Jaton.jpg Les siens luttent conte l’illusion de l’apparence et les effets de miroir. Le vide devient un vieux mur où les ongles du soleil se brisent. L’auteur rappelle ainsi la ténuité de l’être. Elle ne dissimule rien du peu que nous sommes mais suggère aussi un certain sentiment extatique de la vie. Sa poésie reste l’« erreur essentielle » qui donne par ses psalmodies voix au silence de l’être et en affronte le secret.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

27/05/2013

Zaech : le peintre et ses pernicieux modèles

 

 

 

Giovanni Carmine, Zaech. The Crossing”, Art&fiction, Lausanne, , 48 pages, CHF 24, € 20, 2013

 

Zaec 1.jpgAvec Zaech la femme égérie n’est plus l’infirmière impeccable de nos identités. « Araignée » ou mante religieuse aux multiples « pattes » -  elle travaille le mâle là où son imagination tente d'imaginer encore. La peau féminine comme la toile s’imposent : on croit les reconnaître, s’y reconnaître. Mais de tels écrans immolent, plongent dans l’impasse dont nous ne sommes pas ou jamais sortis. Chez Zaech l’image et la femme ne sauvent pas, ne sauvent plus. L’une et l’autre deviennent  les portes infernales où nous ne cessons de frapper avant la nuit. Elles restent pourtant  l’autre que nous ne pouvons oublier. C’est pourquoi l’artiste en  multiplie les membres et les organes. Néanmoins la femme-déesse en des dédoublements ne se trouve pas privée de son érotisme naturel. Son corps  reste séduisant : il nourrit en nous quelque chose de l'ordre d'une chair ou d'un sang que l'on ne connaît pas encore.

 

Fidèle à sa progression  vers de plus en plus de drôlerie mais tout autant  de mystère le peintre Stéphane Zaech tient pour dogme le mépris des contraintes naturalistes. Pour lui la femme est le parangon de l'humain. Le mâle n’est qu’un animal, il ne vit que par elle.  Pour autant le peintre la traite de manière qui pourrait sembler irrévérencieuse. Il n'hésite pas à multiplier ses bras et ses jambes. Mais ce pour une raison apparemment idolâtre : au milieu des chevalets, des pinceaux, des châssis, seules les femmes peignent. Elles deviennent les portraits sublimés de l’artiste lui-même. Qui donc en effet sinon La Femme pour illustrer les beaux-arts et magnifier la passion pour la peinture ?

 

Zaech 2.jpgL'artiste et ses jouvencelles faussement ingénues réduisent la peau de la psyché à une guenille, une  Vanité, un suaire. Surgit soudain le trépas de l’image reflet pour l’apparition d’une autre image plus naïve et sourde dont la femme "plurielle" est le symbole. "The Crossing" devient en conséquence la matière de notre perdition. Nous y poursuivons malgré nous le fantôme d'une histoire où nous sommes exclus tant la femme prend des allures de déités païennes - mais déités tout de même. Zaech ne cherche donc pas à nous sauver. Il a bien mieux à faire : se moquer de celui qui venait chercher dans l'image ce qu'il ne peut trouver mais qui lui remonte sans cesse à la tête.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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