gruyeresuisse

29/11/2019

Jacques Sojcher : légende des femmes et du livre

Sojcher.jpgUne nouvelle fois Jacques Sojcher projette vers le "trou" de son être : celui  d'un "survivant ordinaire". L'infatigable rêveur tente de trouver sa voie dans "la confusion des images" première par les femmes et le livre.

Des femmes, il n'en manque pas : elles se succèdent. Et l'âge venant ne fait rien à l'affaire. Le séducteur est fasciné. Ici par la dernière d'entre elles. Sans doute est-elle de passage même si elle semble la "bonne". Elle réveille son désir, "dans une chambre d'hôtel" comme dans la "camera oscura de son cerveau". Belle, elle lui réchauffe les pieds et le coeur. Mais le brouillage persiste au milieu du  bouillonnement des corps au nom de l'enfer du passé qui mène moins vers la foi en l'amour qu'à une certaine peur de soi-même.

Sojcher 2.jpgBref les femmes tentent de sauver "l'amant perpétuel", celui qui est "toujours entrain de naître / Puéril jusqu'à la mort". Elles soulèvent "une joie sans raison". Mais la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu'elle a à l'incurable. La dernière tente toujours de dissiper les visages perdus. Elle permet à la vie de suivre son cours : mais l'effondrement demeure. Inventant à sa mesure les aimée, chacune "devient réelle" pour preuve "sa place est dans le livre". Et c'est bien là le problème.

Jacques Sojcher, "Joie sans raison", Illustrations d'Arié Mandelbaum, Fata Morgana, Fontfroide le Haut, 2019, 54 p.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/11/2019

Les œuvres "cachées" de Mounir Fatmi

Fatmi.jpgMounir Fatmi, "Keeping Faith, Keeping Drawing", Analix Forever,10 rue du Gothard, Genève, Novembre 2019.

 

Barbara Polla a présenté la première exposition solo de Mounir Fatmi à Genève en 2011 déjà : essentiellement des vidéos. Elle a réitéré en 2018 avec « This is my Body »  : 50 vidéos de l’artiste sur 50 écrans dans un espace unique, un projet présenté grâce à la complicité de Barth Johnson. Mais surtout, elle montre depuis longtemps les dessins de l’artiste, qu’elle estime particulièrement importants. « Keeping Faith, keeping drawing »  est cette fois ci la première exposition de mounir fatmi qui propose un ensemble de ses dessins, de 1999 à 2019.   Ils rappellent les thèmes fondamentaux de son oeuvre :  coupures, amputations, greffes et ré-enracinements ramènent à son expérience personnelle de l'exil : « On y trouvera un corps mutilé, composé, recomposé, comme une apparition ; un corps sans jambe, une jambe dans un autre dessin, et un cordon ombilical qui relie les corps ; beaucoup de détails que l’on retrouve dans mes vidéos. » écrit le créateur.

 

Farmi 2.pngL'artiste cultive un certain abrupt. Et la précision qu’une telle œuvre  est supposée offrir, cache les profondeurs ou les abîmes de l’être en perte de repère et en recomposition. Détruisant de diverses manières l'intégralité  humaine, Mounir Fatmi propose ni un rêve de réalité, ni une réalité rêvée mais tout ce qui se cache de nocturne, de secret, de fond sans fond dans l’exilé. Il met ainsi à nu l’espace et celui qui normalement l’habite.

Farmi 3.jpg

Le dessin permet - dans sa réduction essentielle - une complexification des formes et de leurs structures. C’est donc une forme d’apparition nécessaire qui ne laisse pas indemne puisqu’elle donne accès au surgissement d’une vision que le créateur ne cesse d'explorer. Le monde n’est ni bloqué dans l’évidence, ni enfoui dans le spectral : il s’ouvre, se profile autrement. Il émerge avec plus de relief et d’intensité puisqu’il est découpé dans certaines dimensions d’un art de la vibration qui par ses secousses nous ouvre à l’épaisseur du «si je suis» cher à Beckett. L’espace plastique ressemble à l’espace de la mémoire, mais il n’exclut pas l’oubli. Celui-ci reste une feuille qui se détache d’un arbre et mais que l’arbre n'oublie pas. Le devenir de l’œuvre a donc besoin de la perte mais une douceur remonte de celle-ci pour des renaissances de prochains printemps.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

21/11/2019

Marcia Resnick : espaces d'attente

Reznick Bon.jpgMarcia Resnick, Re-visions, editions Patrick Frey, Zurich, 2019, 104 p., 52 €.

Les éditions Patrick Frey de Zurich réédite le livre iconique de Marcia Resnick publié en 1978, encensé par Allen Ginsberg, Andy Warhol, William S. Burroughs et Lydia Lunch. Il est constitué d'un texte et d'une série de 48 photographies noir et blanc constituant un récit autobiographique qui met en scène l'adolescence féminine.

reznick 3.jpgL'artiste et photographe, figure de l'avant-garde new yorkaise, documente les communités artistiques de la ville depuis plus d'un demi-siècle. Ce livre plus intime est sans doute un chef d'oeuvres. La force des portraits de Marcia Resnick tient à leur violence sourde : celle de la blessure dont chaque personnage est victime et dont la photographie est la narration. 

Reznick.jpgL’artiste y est toute entière en son nom comme au nom de l’autre. Par ses montages se touche le bout de l’impossibilité d’être. Une fulgurance visuelle marque par la toute puissance de l’éros. L’artiste se détache de la mélancolie : le présent est fractal. Exit les rêves. Mais la médiocrité du monde n'a rien de complaisante. La photographie engage le corps dans une expérience impressionnante. Et il faut néanmoins savoir contempler de telles œuvres comme un appel intense à une traversée de la vie dans sa complexité.

Jean-Paul Gavard-Perret