gruyeresuisse

11/10/2017

Chronique des ségrégations : Luisa Döor

Dorr 2.jpgLa photographe brésilienne Luisa Döor a rencontré l’héroïne de la série qui porte son nom (« Maysa ») au moment de l’élection de « Jeune Miss Brésil Noire». Elle a appris à cette occasion la coexistence de deux concours : un pour les noires, un pour les blanches. L’objectif serait de donner leurs chances aux jeunes filles noires dans un pays - on l’oublie trop souvent - gangréné par le racisme. Près de la moitié de la population est noire mais reste marginalisée et déclassée. Rappelons que dans ce pays à forte composante métisse plus un être est foncé plus il est considéré comme mal né et mis d’emblée au banc de l’échelle sociale.

Dorr 3.jpgAprès ce concours Luisa Döor a suivi la jeune fille pour un projet de portfolio qui a muté en un travail plus ambitieux et politique. Que Maysa ait remporté le titre de Miss est devenu anecdotique. Il s’agit de montrer comment des « perdants » (même gagnants des prix peaux de chagrin) luttent pour la reconnaissance sociale et un certain niveau de vie. L’artiste montre aussi la transformation physique de son modèle dans, écrit la photographe, « un pays entrain de se perdre ». Luisa Döor a d’ailleurs l’intention de suivre son héroïne sur un long terme.

Dorr.jpgPar les photographies et la stratégie de son projet l’artiste manifeste un phénomène indiciaire qui annonce ou répète quelque chose d’inquiétant. La « révulsion » du simple effet de surface par celui de la peau. Celle-ci opère une stigmatisation de facto. L’œuvre devient productrice d’une fable hélas trop connue de la « marchandise » humaine. Même le concours le plus anodin et qui s’affiche innocent, rappelle l’extrême vieillesse du présent et la suprême jeunesse du passé et de ses stéréotypes.

Jean-Paul Gavard-Perret

07/10/2017

Gillian Wearing : sous l'harmonie

Wearing.jpgTout le travail de Gillian Wearing revient à faire toucher au manque, à l’absence au cœur même du foyer initial : la famille. C'est pourquoi elle ne s'émerveille jamais des possibilités que peuvent offrir un tel lieu. Mais pour autant elle ne la critique pas : elle l’ouvre.

Loin des frivolités des exercices de style elle s’oriente (depuis toujours) vers un style tyrannique du portrait qui d'une certaine manière vise à mortifier jusqu'aux "bons" sentiments. Sans en être pour autant le repoussoir qui ne viserait qu'à mortifier, la photographie crée un charme particulier en son balancement entre ravissement au ravinement, idées reçues et nouvelles configurations.

Wearing 2.jpgC’est un moyen parmi d'autres de tenir le spectateur à distance devant une scène intime, désinvestie de tout traquenard. Le but reste précis et toujours le même : éviter la frénésie du spectaculaire afin que ce qui s'empare de l'image demeure une sorte de matière statique. L'inertie produit une forme d'intensité totalement opposée à une spectacularité.

Wearing 3.jpgGillian Wearing rebelle à l'hypnose, au vertige technique crée une marche vers une autre image de la famille non issue des vapeurs de la fiction. Elle touche à cet évident besoin de ne "rien" voir jusqu'à ce que cette invisibilité elle-même devienne chose. Cette stratégie ouvre à la possibilité de quitter l'illusion de vivre en pays conquis ou stéréotypé.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gillian Wearing, “Family Stories”, Hatje Cantz, Berlin, 2017, 129 p. , 35,00 €.

06/10/2017

Les ratés domestiques de Rubi Lebovitch


Lebovitch.jpgRubi Lebovitch se veut un photographe symboliste. Voire… Certes shootant un trousseau de clés gigantesque qui pend de la ceinture d’un homme jusqu’à terre il précise que “Cette photographie symbolise toutes les clés qui sont dans nos vies”. Néanmoins si clés il y a, dans ses prises elles demeurent lettre mortes puisqu’elles témoignent de superbes ratages là où l’ordre ne produit que du désordre..

Lebovitch 2.jpg« Home sweeet home » n’est que la marque de la vie domestique en ses impasses , ses culs de sac, ses cours intérieurs avec du vivant plus ou moins dérangé à l'intérieur. La photographie devient l’expression du fiasco là où les choses se tournent en vanités et les situations en absurdités. Si bien que le photographe appartient à la catégorie de ceux pour lesquels la promesse "délusoire" d’un résultat final improbable serait peut-être l’aiguillon essentiel, dans le mode opératoire d’une quête au dessein plus fondamental…

Lebovitch 3.jpgLibre donc à qui se veut optimiste de trouver là une sorte de mode de vie approximative, l’approche d’une lucidité – du moins autant que possible. Fantaisie, satire, abus de toutes sortes permettent de mettre à nu - dans les cent nuances de gris du « domos » - un grain de folie. Voire des sacs entiers. Bref de quoi, nous aussi, à en être rassasiés.

Jean-Paul Gavard-Perret