gruyeresuisse

14/01/2014

Emmanuelle Antille : filiation des images

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 Emmanuelle Antille, « L’Urgence des Fleurs », 84 pages, Nordsix Design Graphique, Ferme-Asile, Sion

 

Les vidéos de la Lausannoise Emmanuelle Antille possèdent  une ouverture poétique extraordinaire. Le regardeur est pris de vertige par l’inattendu  que recèle leur fraîcheur de tableaux vivants. L’installation « L’Urgence des Fleurs » le prouve. Ses 23 « pièces » créent un labyrinthe optique fondé sur la collection d’Emilie G. née en 1913 et qui vécut dans la même maison de 1930 à 2007 en cultivant deux passions : les fleurs et le cinéma. Quand la maison fut vidée Emmanuelle Antille y découvrit plusieurs pièces à « conviction ». Dans un  journal intime la propriétaire notait les moments particuliers de sa vie. Dans un autre elle décrivait tous les films qu’elle vit à partir de 1949. Il y avait aussi une multitude  de petits papiers collés à chacun des objets de la maison même le plus anodin et enfin  un millier de dessins des fleurs de son jardin. Dans les vidéos d’Emmanuelle Antille les deux filles et la petite fille d’Emilie deviennent des actrices. Elles « jouent » avec ces collections en une scénographie ouverte au questionnement sur le passé et la notion de rituel et de transmission familiale.

 

 

 

Les descendantes contemplent et touchent ce qui les atteint au plus profond puisque, de ses vestiges, elles ne tiendront jamais les tenants et les aboutissants. Fidèles à ce qu’elles découvrent elles se sentent plus  où moins coupables de fautes qu’elles n’ont pas commises. Les « mémos » les laissent orphelines d’une « œuvre » qui reste énigme.  Emmanuelle Antille propose à travers elle la sienne en forme de déambulation fascinante. Non seulement elle « suit » l’histoire d’Emilie et des ses descendances mais apprend comment pour chaque être la masse du monde proche et lointain  prend forme et comment en se « redistribuant » dans des mains tierces et des yeux étrangers ce corpus transforme son propre statut, son rapport à l'usage, la valeur, le regard. L’installation prouve enfin comment l'histoire de nos images est celle du combat contre l'oubli. Elle rappelle  que tout être est un chasseur  d'image particulier : non pas chercheur de trophée imaginaire à ramener chez lui mais un dévoreur d'images.  Leur nœud parfait n’ayant pas besoin de corde  il ne sera jamais défait.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

07/01/2014

Edmond Bille et l’avenir du paysage

 

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Bernard Wyler, « Edmond Bille, Estampes et Affiches », éditions In folio, Gollion.

 

 

 

Edmond Bille (1878-1959) est un peintre, graveur, maître verrier suisse. Il a étudié les beaux-arts à Genève, puis à Portugal au cours des années 30. Sa résidence de Sierre  était le lieu de rencontre d’artistes et écrivains souvent proches du mouvement pacifiste international. L’artiste fut d’ailleurs un ami de Romain Rolland. Le livre de Bernard Wyler propose l’inventaire des gravures, ex-libris, affiches et illustrations d’Edmond Bille. Il prouve combien ce dernier n’eut cesse de pratiquer l’estampe sous toutes ses formes (xylographie, gravure sur bois, lithographie, eau-forte, pointe-sèche). Il a d’ailleurs renouvelé sa technique par exemple à l’aide de matériaux nouveaux pour ses supports dont le plexiglas. Les pressions ou les incisions y produisent des transferts nouveaux et obligent à résoudre un certains nombre d’hypothèses plastiques.

 

Concentrée sur le paysage et le portrait l’œuvre représente un véritable laboratoire de l’estampe. S’y capte une poésie figurative. Elle permet d’explorer la signification d'un certain nombre de mots-clés dont imagination et structuration dynamique. L’analyse de Wyler précise que pour Bille la création plastique est moins une façon de montrer autrement que d’approcher autre chose au cœur même réel. Cette idée et sa mise en pratique permettent de révéler non l’essence mais la pérennité et le devenir du paysage et du portrait. Elle est aussi la réponse cherchée aux angoisses de l'homme devant la temporalité. Face au chronologique et la dégradation qu’il impose  l’estampe libère le temps par effets d’échos particuliers. Elle réalise le passage de l'actuel au virtuel, du réel au possible. Elle devient le médium moins du retour que de l’avancée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/01/2014

Plaidoyer pour une photographie vivante

écal.jpg« ECAL Photography » sous la direction d’Alexis Georgacopoulos, Nathalie Herschdorfer et Milo Keller, ECAL Lausanne, Hatje Cantze, Ostfinldern,  296 pages, 50 Euros

 


Du 15 novembre au 15 décembre 2013 l’Ecole cantonale d’art de Lausanne a présenté à Paris  l’exposition « ECAL Photography » dans la galerie Azzedine Alaïa. Cette exposition se double d’un  livre magnifique construit sur un choix de tirages dû à la commissaire d’exposition Nathalie Herschdorfer spécialiste de la photographie émergente, ainsi qu’à Milo Keller et Alexis Georgacopoulos directeurs de l'ECAL. L’école est devenue un des meilleurs centres de formation au monde. Beaucoup de futurs plasticiens, graphistes, designers industriels, typographes, cinéastes, designers d’interaction y fourbissent leur savoir et leur technique. Les photographes ne sont pas oubliés comme le prouve cette publication. Elle souligne combien la nouvelle photographie qui se dégage d’ascendances américaines pour explorer des territoires plus ambitieux ouverts par des  Marten Lange, Lydia Goldblatt, Massimo Bartolini et autre Aleix Plademut. Les jeunes artistes réunis ici proposent leur propre indignité nécessaire face à ce qu’il est coutume de voir. Ce qui n ne les empêche pas de d’aimer et de faire aimer leur art dont ils connaissent grâce à l’ECAL le nécessaire background. Portraits, paysages, vanités trouvent des scénographies inédites. Chaque jeune artiste s’abandonne à son « vice » avec orgueil et fièvre afin de s’accaparer  des êtres et les choses pour proposer aux yeux rouillés d’autres visions entre humour, méchanceté ou tendresse. Parfois le cliché ressemble à un nuage hasardeux qui traverse les cieux, plus loin il fait tomber une pluie rageuse et brève. Puis reviennent les histoires  qui  tiennent lieu de vérité comme de leurre, de rêverie ou portraits inversées Le regardeur trouve toujours un fétiche (ou le propre fétiche de ce dernier) où se raccrocher : miel du temps sur un mur blanc ou dans les remous bleus d’une piscine, coffre clair, lutrin de fesses, armoire secrète, femme en extase ambigüe, etc..  Sont donc proposées des sources qui glacent la bouche ou brûlent l’estomac. C’est ainsi qu’on se rapproche du monde et de son absence d’horizon pour le dégager tant que faire se peut.

 

Jean-Paul Gavard-Perret