gruyeresuisse

10/03/2018

La musique du presque silence : Samuel Beckett, Lettres IV

Beckett 3.jpgAvec les lettres de l’ultime période (elles closent cet important et magnifique corpus publié par Gallimard) jaillit l’inséparable des œuvres dernières : ce qui n’existe plus mais qui existe encore un peu « à peine, a peine ». Beckett y est lucide : dans les dernières lettres les jeux sont faits et comme il l’écrit (sans pathos) il devient à l’image de ses héros : "les mots vont finir par me manquer".

Tout commence pourtant en 1966 par l’attribution du prix Nobel. Mais l’auteur est moins sensible à la gloire qu’aux ennuis qu’elle suscite chez un homme qui supporte mal les contraintes que cela supposent et qui doit désormais s’occuper de son héritage plus moral que matériel. Mais la partie la plus émouvante et novatrice est liée aux dernières années de l’existence où les mots des lettres - comme ceux des œuvres - illuminent de manière noire les ténèbres.

Beckett.pngNon seulement Beckett ne cherche plus à rassembler un monde mais à le défaire dans ce qui devient un précis de décomposition. Il produit une discontinuité douloureuse loin de toute consolation possible. Se retrouve ici ce qui se passe dans « Quad » la scansion de percussions écho d'une marche sans fin que Beckett termine en renonçant à une canne d’une aide bien relative. La chaîne sonore - obtenue par la dissémination des mots - atomise cette dernière marche. S’y éprouve une souffrance qui ne se reconnaît pas pour telle en une sourde mélopée adressée aux correspondants et qui accompagne le souffle de l'Imaginaire des œuvres télévisuelles et le dernier texte écrit quelques jours avant sa mort en un ultime souffle. La Librairie « Compagnie » (des Editions de Minuit) la publiera en codicille, anniversaire et testament littéraire. Il se termine par un énigmatique "croire" (sans point final).

Beckett 2.jpgLa « pauvreté » des mots qui demeurent propose une dernière fois l’écho à l’incertitude d'être et d'avoir été. Dans sa vacuité répétitive une scansion exprime la perte irrémédiable de tout ce qui reste et où « l’inannulable moindre » lui-même se dissout. Les mots n’enchantent plus même s’ils gardent toute leur puissance de feu et de cendres en une sorte de sourdine à peine audible, jusqu'à rejoindre le silence en sa dernière ponctuation.

Jean-Paul Gavard-Perret

Samuel Beckett, « Lettres IV , 1966-1989 », traduit de l’anglais par Georges Kahn, Gallimard, Paris, 2018, 952 p. Parution le 26 avril 2018.

 

07/03/2018

Peter Knapp : quand la moinesse fait l’habit

Knapp.jpgLes femmes de Knapp des années 60 ont changé le regard. L’artiste est tombé sur elles presque par hasard et pour « Elle », à l’origine en tant que peintre et graphiste. La directrice de la revue de l’époque (Hélène Lazareff) lui demande de ne pas choisir des mannequins mais des filles expressives. Et avec elles il entre « en » photographie par mode et devient le maître des harmonies (souvent en noir et blanc).

 

 

 

 

330706-dancing-in-the-street-peter-knapp-et-la-mode-1960-1970-a-la-cite-de-la-mode-3.jpg« La Parisienne » restera à l’époque son modèle. Mais il la fait descendre dans la rue pour libérer la femme dans des mouvements d’ivresse : elles pédalent, courent. Cela provoque une petite révolution. Exit le Dior de l’époque, bienvenue à Courrèges. D’autant que « Elle » ne se veut pas un journal de mode mais pour les femmes. Knapp y fait preuve de son œil habité des lignes et d’une architectonique héritée du Bauhaus et d’une idée de la liberté.

Knapp 3.jpgPour lui comme pour la directrice du magazine dont il est devient le directeur artistique, la façon de porter un vêtement est plus importante que le vêtement lui-même. Le mouvement crée une plus value. Le Zurichois le sublime non sans humour, grâce, classe voire un certain surréalisme. La composition de la photo et la femme détrônent le vêtement. C’est la moinesse qui fait l’habit et non l’inverse.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/03/2018

Who’s Who ? Isabelle Graeff

Graeff 3.jpgIsabelle Graeff s’est fait connaître il y a quelques années par sa série intime « My Mother And I”. “Exit” étend cette recherche vers le cercle de son pays. Pendant un an l’artiste a photographié la population anglaise - si partagée après le Brexit - à la recherche de son identité. Les clichés ne sont donc pas confinés à un seul lieu et l’argument esthétique quoique omniprésent ne permet pas d’épuiser la force de telles images.

 

 

Graeff 2.jpgChaque cliché se transforme en métaphore d’une recherche qui prend ici la forme d’une beauté aussi poétique, « politique » que radicale (N. Maak la souligne dans son texte d’accompagnement). Les images intriguent, déroutent, émeuvent. Le Royaume Uni est là dans son présent mais aussi son passé. Certes le Swinging London est bien loin et la richesse de la City est ignorée. Isabelle Graeff reste près d’une certaine déshérence. Elle mobilise en elle et pour la suggérer des connexions instinctives, profondes, enrichies du background de l’existence, de la culture et de sa technique acquise au fil du temps

graeff 4.jpgChaque photo dans sa narration propose une étrange visite. Les jeunes femmes deviennent parfois des anges pasoliniens en blouson noir ou toutes en nattes. Un regard plus attentif nous apprend que celle que nous croyons voir suggère une autre. Si bien que l’appareil photo devient une arme - apparemment inoffensive - mais qui entretient toutefois, des connivences avec l’arme à feu. Mais elle ne tue pas : elle propose diverses opérations - entendons ouvertures. Sans jamais donner de réponses là où le dos invite moins à la caresse qu’à la réflexion.

Jean-Paul Gavard-Perret

Isabelle Graeff, « Exit », Texte de Niklas Graff, Hatje Cantze, Berlin, 2018, 45 E. 136 p.