gruyeresuisse

08/08/2017

Comme un corbeau blanc - Anne Golaz

Golaz.jpgAnne Golaz, Corbeau, 196 p., Mack éditions, Londres, 40 E.

Sous forme de mémoire et de « tableaux » Anne Golaz retrace les courants de la vie et la mort dans le village suisse où elle a grandi. Créé sur un laps de temps de 12 ans et retraçant l’histoire de 3 générations le livre est constitué de photographies, de dessins et de textes de l’artiste elle-même et d’Antoine Jaccoud. Ce dernier retranscrit entre autres les conversations de la famille d’Anne Golaz afin de l’aider à reconstruire sa propre histoire imbriquée dans celles de ses proches. De fait le protagoniste du « Corbeau » est un jeune homme qui travaille à la ferme et que l’on retrouve dans chaque chapitre comme témoin là où le sens du devoir est omniprésent même si des bémols apparaissent.

Golaz 2.jpgCette exploration du temps et de la destinée est incise sous le titre d’un poème célèbre d’Edgar Allan Poe. Il donne la tonalité à une aventure chronologique où le passé semble plus présent que le futur dans des images dont le clair-obscur évoque les recoins de l’enfance. La construction narrative du livre ouvre un espace latent - baroque en un certain sens - entre ce qui existe et ce qui est en destruction. Si bien que tout ce qui demeure reste aussi imprécis que les sentiments que cette « reprise » du temps. Le livre devient une sorte d’insomnie, une plongée dans la nuit, là où l'Imaginaire semble se retourner contre lui-même, contre toutes images aux contours dessinés. Les dernières semblent perdre le contact avec les êtres pour mieux dire leur absolue solitude, pour signifier leur absence à l'existence et un certain chaos face au lieu de naissance d’Anne Golaz qui tente de sauver ce qui peut l’être.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/08/2017

"Secret Garden" : extension du domaine de la lutte féministe


Female Gaze.jpg« Secret Garden: The Female Gaze on Erotica » est une exposition de groupes organisées autour de femmes artistes engagées dans une lutte toujours de saison. Elles explorent l’identité de leur genre à travers photographies, peintures, collages, sculptures, vidéos, etc. par des œuvres où la nudité domine. Elles sont hébergées par « The Untitled Space Gallery » sous la curation de Indira Cesarine. Le titre de l’exposition reprend celui du livre de l’auteure féministe Nancy Friday « "My Secret Garden" (1973). Elle fut une des pionnières de la libération féministe au début des années 70.

Female Gaze 2.jpgA travers des images d’artistes désormais incontournables comme Betty Tompkins jusqu’à celles de jeunes artistes (Andrea Mary Marshall, India Munuez, Katie Commodore, Leah Schrager), l’exposition dresse un tableau d’une nouvelle vague de féminisme plus ludique et enjouée. Sans doute parce que les luttes premières ont porté leurs fruits « défendus » et mis à mal la répression institutionnelle. Certains tabous sont tombés et des images plus libres apparaissent en faisant abstraction de la différenciation toujours discutable entre pornographie et érotisme.

Female Gaze 3.jpgLa lutte prend donc de nouvelles formes. Il s’agit de battre en brèche les inhibitions par les femmes elles-mêmes du corps féminin dans la recherche du plaisir. Sur ce plan les contraintes de positions conservatrices gardent la vie dure : existe donc un nouveau challenge que ces femmes relèvent de manière aussi esthétique, poétique que politique. Un « invisible » féminin apparaît selon de multiples déclinaisons pour parler le silence et affirmer de nouvelles images qui sort le droit au plaisir de ghettos intimes (auto)entretenus.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Roma Napoli : Barbie n’est plus ici

Roma-Napoli.jpgRoma Napoli propose un transfert de stéréotypes. Barbie est occultée au profit de Ken. Et le rapport entre le personnage et son metteur en scène n’est pas hasardeux, innocent, arbitraire. Le photographe a choisi sa propre anthropologie. Si Dieu créa la femme, l’artiste préfère le sexe fort. Qui n’est pas forcément facile : il ne couche pas le premier soir mais fait l’impasse pour sauter directement au second. Reprenant le masque d’une certaine illusion (jouet mondialisé) le créateur exagère l’affinité qui lie Ken à ce qu’il représente et joue d’une forme de métaphore (parfois boulistique).

Roma-Napoli 2.jpgEn une sorte de radicalité de sa « fonction », l’objet ludique permet de revendiquer le droit à être ou jouer autrement, le droit à la différence non sans une force politique. La photographie devient alors le signe de rébellion par l’utilisation même du jouet. Cette manière de renverser le jeu et sa donne rend possible moins les leurres et la duplication que la diversion. Roma Napoli exploite dans une forme de dandysme paradoxal, le refus des normes et il affirme ses préférences. Au-delà des plaisirs vénitiens avec lequel le photographe d’une certaine manière renoue, il participe d’un mouvement de distance prise à l’égard d’une vision « normale » du monde. Une mentalité divergente se mêle ici à une pente naturelle de l’artiste pour l’insoumission, le jeu, la mise en scène aussi légère qu’équivoque.

Jean-Paul Gavard-Perret