gruyeresuisse

23/01/2018

Marianna Rothen : femmes entre elles et entre autres

Rothen.jpgDans la série « Shadows in Paradise » Marianna Rothen a saisi et scénarisé ses muses et amies en deux moments : dans sa maison à l’abandon puis après sa rénovation. Les portraits Polaroid sont ensuite scannés et imprimés en numérique. Ce transfert crée une atmosphère étrange et vintage. D’autant que la créatrice fait référence au « Mulholland Drive » de Lynch, à « Trois femmes » d’Altman et à Persona » de Bergman, films dans lesquels l’identité féminine est mise en abîme.

Rothen 3.jpgCette série est une suite à « Snow and Rose & Other Tales » où l’univers énigmatique était d’un ordre bien plus féerique, léger et toujours dégagée de la présence du mâle. Désormais si la défense de la liberté féminine reste omniprésente, l’ambiance est plus grave comme si les rêves étaient cassés et les amours déliquescentes.

Rothen 2.jpgIncidemment l’homme fait retour (sur la jaquette d’un livre par exemple). L’univers devient trouble, indécis :  Marianna Rothen ne donne pas de réponses. Une distance s’insinue entre les femmes : à elles-mêmes, aux autres et au monde. Le « suspens » demeure sans qu’un fléchage indique son orientation. Les fleurs bleues de l’amour voient leurs envols d’antan se transformer en culpabilité, ratage ou omission. Surgit un vide majeur. Il a un nom. C'est l'existence. Toute une mémoire, réelle ou imaginaire y est engagée.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marianna Rothen, “Shadows in Paradise”, The little black Gallery, Londres, du 23 janvier - 24 février 2018.

 

21/01/2018

Joseph Roth l’exilé définitif

Roth.jpgJoseph Roth, « Poème des livres disparus & autres textes », traduction Jean-Pierre Boyer, Silke Hass, Editions Héros Limite, Genève, 2017, 96 pages

« Mon passeport ne prouve pas que je suis moi. » écrivit celui qui répondit à un enfant qui lui demandait « Pourquoi écrivez-vous ?» répondit « J’écris pour que le printemps revienne. » C’est ce que prouve  ou presque - tant ils sont désespérés - ces seize petites proses à caractère autobiographique publiées entre1915 et 1939 dans divers journaux et pour la plupart inédites en français. A travers quelques souvenirs d’enfance, d’adolescence, de guerre et de passion pour le théâtre yiddish, Joseph Roth retrace la nostalgie de l’origine et du pays perdu. Un paradis souvent imaginaire où le souvenir se mêle à la fiction, parfois se déguise en fable.

Roth 2.pngCes textes cyniques et à l’humour noir sortent de la totale désespérance grâce à une tendresse sous jacente. Le dernier texte du recueil écrit quelques jours avant sa mort, annonce son échappée finale devant le nazisme dont le monde nie encore à l’époque la monstruosité. L’auteur en quelques mots est capable de résumer son existence : « Une heure c’est un lac / Une journée une mer / La nuit une éternité /Le réveil l’horreur de l’enfer / Le lever un combat pour la clarté » : d’une certaine manière en dépit de son œuvre, Roth ne la trouvera jamais. Il reste perdu loin des forêts de Brody où certains de siens furent assassinés par deux dictatures : le communisme stalinien et le nazisme.

Jean-Paul Gavard-Perret

20/01/2018

Espaces de « projection » : Corinne Vionnet

Vionnet.jpgCorinne Vionnet vit et travaille à Vevey. Elle photographie depuis son enfance. Mais - forcément - au fil du temps son travail s’est modifié d’autant que l’artiste non seulement « prend » des images mais s’est toujours intéressée au sens d’un tel acte et aux conditions de sa réalisation. Passionnée par les nouvelles techniques de visualisation et de la production d’images, elle suit cette évolution technique comme elle analyse le comportement commun face à la photographie. Devenue dématérialisée et gratuite la photographie n’est plus là pour capter des moments d’élection mais le tout venant même s’il est souvent plus judicieux de vivre l’instant que de le photographier- ne serait-ce que pour le mémoriser…

Vionnet 2.jpgLa créatrice sait que les souvenirs ne sont pas les photos mais que néanmoins elles possèdent une influence sur ceux-là : elles les transforment voire les idéalisent. C’est pourquoi dans un travail sur la similarité et la « répétition » de clichés Corinne Vionnet questionne le rapport à l'image, son influence sur le regard et sa construction de la mémoire. Insister sur l’omniprésence des images permet de pousser plus loin la question du besoin de la prise et de ses motivations – entre autres lors des expériences touristiques. Des séries sur - et par exemple - le Mont Saint Michel ou Monument Valley illustrent ce besoin d’images.

Vionnet 4.jpgLa photographie est moins désormais une impression plastique même si l ’impression (d’un autre ordre) reste toujours plus forte que la figuration elle-même eu égard à l’héritage culturel dans lequel tout créateur comme tout regardeur plonge. Dès lors chez la plasticienne, dans la fabrication d'une image, par la centaine de couches successives des clichés, des moments se fusionnent. Ces éléments font une image qui essaie de représenter une mémoire collective. Dans lequel parfois en sous impression fusionnent d’autres références comme dans la série des « moulins de Kinderdijk » ou dans sa série sur « Milan » où la peinture hollandaise ou Dom de Gehard Richter « transparaissent ».

Vionnet 3.jpgLes thèmes topographiques ainsi que l’interaction sociale entre l’être humain et son environnement sont au cœur de sa pratique mais il y a désormais bien plus. Intéressée par le numérique, la dissémination des images sur le web et la façon dont Internet affecte le comportement l’artiste reste en équilibre entre fascination et inquiétude pour ce médium. Internet reste pour elle une source extrêmement riche d'information. Mais ne se contentant pas de cet apport, Corinne Vionnet explore ces données « immédiates » et leurs transformations. Ses travaux apportent d'autres questions et de nouvelles réponses, tout en développant d’autres manières de voir et de comprendre les choses. Ses « Photo Opportunities » proposent une approche à la fois sur la valeur de la production et de la reproduction visuelle dans un contexte où l'omniprésence des images et leur consommation tentent même d'effacer la monde au profit d’un « néos » de plus en plus sophistiqué.

Jean-Paul Gavard-Perret

Le travail de Corinne Vionnet va faire l’objet d’une importante exposition au « Musée suisse de l’appareil photographique » de Vevey au printemps 2018